Les mots, rencontre avec Sartre et Michel Bouquet

Publié le par Gwendoline

Vingt-trois ans après sa publication, j'ai découvert Jean-Paul Sartre avec sa merveilleuse autobiographie, Les mots (1964).

Puisque j'étais une enfant avide de lectures, on m'avait suggéré le récit du prodigue existentialiste. A l'exploratrice quelque peu désordonnée du lexique que j'étais, la passion éclairée d'un éminent auteur pour le dictionnaire pourrait peut-être conjurer l'irruption de fâcheuses impropriétés au coeur de mes rédactions.


Ce fut une révélation. Secrète orpheline, "l'enfant du miracle" me parut une âme soeur, jusque dans son fraternel amour pour sa mère aînée et sa légèreté à l'égard du géniteur mort.

A l'instar de l'immense majorité de mes prédécesseurs et contemporains, je savourais, sans assez bien en mesurer l'ironie, cet adieu à la littérature si brillamment écrit, une si théâtrale mise en cause de l'imposture littéraire, la richesse sociologique de l'essai. La dénonciation du Prix Nobel de littérature, attribué en 1964 au "grimacier littérateur" n'était pas non non plus pour déparer l'authenticité de son auto-délation.

Néanmoins, si je retins alors un seul concept (le vécu) de ces Mots, ce fut la comédie familiale.
Bien plus tard, ce livre devint pour moi une voix. Celle de Michel Bouquet, qui en 1995 lut le texte dans sa version intégrale (AUDILIVRE).

Au tournant du siècle, et d'un obscur rayonnage de la FNAC des Halles, je fis enfin connaissance avec ce grand nom de la Comédie-Française, dont ne m'étais pour l'heure guère familiers que quelques rôles (Deux hommes dans la ville - 1973, Les Misérables - 1982, Poulet au Vinaigre - 1984, Tous les matins du monde - 1991) et surtout son Malade imaginaire au théâtre (1987, m.e.s. Pierre Boutron, capté pour la télévision).


Rares sont les magiques accointances entre un texte, surtout anciennement lu et chéri, et les lectures à voix haute. Celle-ci en est, et d'importance.

L'interprétation de la comédie sartrienne par cet illustre comédien, issu d'une mâle et nombreuse fratrie, jeune ouvrier substitut au chef de famille prisonnier de guerre qui s'inscrivit au cours de Maurice Escande en faisant le mur de la messe témoigne des correspondances essentielles les plus improbables, qui illuminent notre existence.
J'y lis la vérité de la "folie existentialiste", dans son humanisme : "l'homme est condamné à être libre"1.

Plus prosaïquement, cet opus est aussi l'un de mes meilleurs atouts à démontrer l'originalité, la puissance, du média "livre audio". Michel Bouquet relève avec sobriété tout l'assaisonnement humoristique de la psychogénéalogie du philosophe.

En adepte des thérapies brèves, je résiste pas au plaisir de partager ici avec vous quelques pages du premier chapitre des Mots, où l'on pourrait rêver voir Carlo Moso s'empoigner avec les catégories de son "Schéma d'identité"2.

Avant de laisser la page à Sartre, je ne saurais trop vous inviter à écouter3 l'oeuvre lue, avec en tête d'y déceler, dans la forme et dans le fond, de passionnants éléments d'approche de l'art du comédien.

    "En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d’enfants consentit à se faire épicier.  Ce défroqué voulut une compensation. Puisqu’il renonçait à former les esprits, un de ses enfants formerait les âmes. Il y aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles. Charles se déroba, préféra courir les routes sur la trace d’une écuyère. On retourna son portrait contre le mur et fit défense de prononcer son nom. A qui le tour ? Auguste se hâta d’imiter le sacrifice paternel. Il entra dans le négoce et s’en trouva bien. Restait Louis, qui n’avait pas de prédisposition marquée. Le père s’empara de ce garçon tranquille et le fit pasteur en un tournemain. Plus tard, Louis poussa l’obéissance jusqu’à engendrer à son tour un pasteur Albert Schweitzer, dont on sait la carrière. Cependant, Charles n’avait pas retrouvé son écuyère. Le beau geste du père l’avait marqué. Il garda toute sa vie le goût du sublime et mit son zèle à fabriquer de grandes circonstances avec de petits événements. Il ne songeait pas, comme on voit, à éluder la vocation familiale ;  il souhaitait se vouer à une forme atténuée de spiritualité, à un sacerdoce qui lui permit les écuyères. Le professorat fit l’affaire. Charles choisit d’enseigner l’allemand. (…)

    A Mâcon, Charles Schweitzer avait épousé Louise Guillemin, fille d’un avoué catholique. Elle détesta son voyage de noces. (…) Elle ne tarda pas à se faire délivrer des certificats de complaisance qui la dispensèrent du commerce conjugal et lui donnèrent le droit de faire chambre à part. Elle parlait de ses migraines, prit l’habitude de s’aliter, se mit à détester le bruit, la passion, les enthousiasmes, toute la grosse vie frustre et théâtrale des Schweitzer. Cette femme, vive et malicieuse mais froide, pensait droit et mal, parce que son mari pensait bien et de travers.  (…) Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en haine la comédie et la vertu. (…) Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour briguer la première place, trop de vanité pour se contenter de la seconde. (…)
Charles lui inspirait de la crainte, un prodigieux agacement, parfois aussi de l’amitié, pourvu qu’il ne la touchât pas. (…) Il lui fit quatre enfants par surprise. Une fille, qui mourut en bas âge, deux garçons, une autre fille. (…)

    Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur une chaise. On lui apprit à s’ennuyer, à se tenir droite, à coudre. Elle avait des dons, on crut distinguer de les laisser en friche, de l’éclat, on prit soin de les lui cacher. Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beauté au-dessus de leurs moyens ou au-dessous de leur condition. (…) Cinquante ans plus tard, en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s’aperçut qu’elle avait été belle.


     A peu près vers le même temps que Charles Schweitzer rencontrait Louise Guillemin, un médecin de campagne épousa la fille d’un riche propriétaire périgourdin et s’installa avec elle dans la triste grand-rue de Thiviers, en face du pharmacien. Au lendemain du mariage, on découvrit que le beau-père n’avait pas le sou. Outré, le docteur Sartre resta quarante ans sans adresser la parole à sa femme. A table, il s’exprimait par signes. Elle finit par l’appeler « mon pensionnaire ». Il partageait son lit pourtant, et de temps à autres sans un mot, l’engrossait. Elle lui donna deux fils et une fille. Ces enfants du silence s’appelèrent Jean-Baptiste, Joseph et Hélène. (…)

     Jean-Baptiste voulut préparer Navale pour voir la mer. En 1904 à Cherbourg, officier de Marine et déjà rongé par les fièvres de Cochinchine, il fit la connaissance d’Anne-Marie Schweitzer, s’empara de cette grande fille délaissée, l’épousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la mort. (…) A l’exemple de sa mère, ma mère préféra le devoir au plaisir. Elle n’avait pas beaucoup connu mon père, ni avant ni après le mariage et devait parfois cet étranger avait choisi de mourir entre ses bras. (…) Les veilles et les soucis épuisèrent Anne-Marie, son lait tarit, on me mit en nourrice non loin de là, et je m’appliquais, moi aussi, à mourir. D’entérite, et peut-être de ressentiment. A vint ans, sans expérience ni conseil, ma mère se déchirait entre deux moribonds inconnus. (…)


    Moi, je profitais de la situation (…) Sans la chance de cette double agonie, j’eusse été exposé aux difficultés d’un sevrage tardif. Malade, sevré par force à neuf mois, la fièvre et l’abrutissement m’empêchèrent de sentir le dernier coup de ciseaux qui tranche les liens de la mère et de l’enfant. A la mort de mon père, Anne-Marie et moi nous réveillâmes d’un cauchemar commun. Je guéris. (…) Sans argent ni métier, Anne-Marie décida  de retourner vivre chez ses parents. (…) Les familles bien sûr préfèrent les veuves aux filles mères, mais c’est de justesse. (…)
La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie. Elle rendit ma mère à ses chaines, et me donna la liberté. Il n’y a pas de bon père, c’est la règle. Qu’on n’en tienne pas grief aux hommes, mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux, en avoir, quelle iniquité ! Eût-il vécu, mon père se fut couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. Par chance, il est mort en bas-âge. (…)
   
    Fut-ce un mal ou un bien, je ne sais, mais je souscris volontiers au verdict d’un éminent psychanalyste : je n’ai pas de sur-moi. Ce n’est pas le tout de mourir, il faut mourir à temps. Plus tard je me fusse senti coupable. Un orphelin conscient se donne tort. (…) Ma triste condition imposait le respect, fondait mon importance. Je comptais mon deuil au nombre de mes vertus. Mon père avait eu la galanterie de mourir à ses torts. (…) Je le connais par ouïe dire, comme le Masque de fer ou le chevalier d’Eon et ce que je sais de lui ne se rapporte jamais à moi. (…) Plutôt que le fils d’un mort, on m’a fait entendre que j’étais l’enfant du miracle. De là vient sans doute mon incroyable légèreté.(...)

    A qui obéirais-je ? On me montre une jeune géante, on me dit que c’est ma mère. De moi-même, je la prendrais plutôt pour une sœur aînée. Cette vierge en résidence surveillée, soumise à tous, je vois bien qu’elle est là pour me servir, je l’aime, mais comment la respecterais-je si personne ne la respecte ? Il y a trois chambres dans notre maison, celle de mon grand-père, celle de ma grand-mère, celle des enfants. Les enfants, c’est nous, pareillement mineurs, et pareillement entretenus. Mais tous les égards sont pour moi. (…)


    Je suis un mauvais terrain pour le mal. Vertueux par comédie, jamais je ne m’efforce ni ne me contraint, j’invente. J’ai la liberté princière de l’acteur qui tient son public en haleine et raffine sur son rôle. (…) Je sais ce que je vaux."

Jean-Paul Sartre, Les Mots, 1964.
(transcrit et abrégé par moi, avec toutes les erreurs de ponctuation et de saucissonage que cela comporte)



Notes

1: in L'existentialisme est un humanisme, Sartre, 1946.
2: Carlo Moïso, "Ego States and Transference", in Transactional Analysis Journal, 1981-1990 (http://www.itaa-net.org/)
3: Catalogue du Livre Qui Parle.

Elements de bibliographie

Article "Autobiographie" dans l'Encyclopaedia Universalis, v. 11 (2006)
Qu'est-ce que la littérature, Jean-Paul Sartre, 1947
Wikipédia (articles Mots, Sartre, Existentialisme, Michel Bouquet)
@lalettre
Biographie de Michel Bouquet sur AlloCine
François Délivré, Le Métier de Coach, Ed. d'Organisation, 2002
Citation du livre audio par mes soins sur univers podcast.

Publié dans Rencontres

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