José Maria Blanco White

Publié le par Gwendoline

Prélude à une refonte d'un mémoire de maîtrise sous la direction de François-Xavier Guerra, soutenu en 1998 à l'Université Paris-I, je vous propose ici de découvrir une éminente figure de la modernité politique hispanique au coeur de la guerre d'indépendance espagnole et des soulèvements qui aboutirent à l'indépendance de l'Amérique Latine.

Cette monographie se destine à une approche de la naissance du journalisme dans le contexte des guerres napoléoniennes et du libéralisme à l'anglaise - libéralisme s'entendant ici, et fermement, dans son seul sens originel, de concept des libertés en matière de res publica, une idée qui (re) monte en puissance en Occident dès les temps modernes et les débats issus de la Réforme et des aléas politiques des luttes dites de religion. Elle vise principalement à rendre hommage à une grande figure de l'intellectuel cosmopolite, radical pour son temps quant à son éthique idéologique et original de par sa spiritualité anti-cléricale, mais typique dans son conservatisme social et culturel des élites de la première moitié XIXe. Elle ne prétend guère à une vulgarisation historique : pour première approche, je recommanderai quelques articles encyclopédiques sur les événements hispaniques de la fin du XVIIIe à la fin du premier quart du XIXe. Pré-romantique, selon une lecture à rebours du développement des mentalités, José Maria Blanco White vous invitera, je l'espère, à quelque évocation de ce que pouvait être, voici bientôt deux siècles, l'engagement idéaliste au service de ses contemporains.
Un intellectuel engagé de la première moitié du XIXe siècle
1. Formation d’un lettré dans les cercles libéraux de l’opinion publique naissante
2. Activités sociales et journalistiques d’un patriote espagnol en exil à Londres
3. Epreuves d’un polémiste aguerri en butte aux agressions de ses compatriotes
4. Assimilation britannique d’un intellectuel espagnol éclairé et modéré
5. Derniers cris humanitaires et patriotiques de L’Espagnol
6. Méditations spirituelles et études juridico-politiques
7. L’Amérique hispanique indépendante, terre promise à la morale politique de Blanco
8. Nécrologie d’un éminent agent de la modernité
9. Conclusion : pourquoi un patriote espagnol qui se fit citoyen britannique s’engage-t-il au service de la cause américaine ?


Portrait d'un intellectuel engagéJosé Maria Blanco y Crespo





    José Maria Blanco y Crespo est né en 1775 à Séville, d'un père irlandais catholique et d'une mère andalouse, dans une famille de notables commerçants. Le nom sous lequel il est plus connu, Blanco White provient en fait de l'association du patronyme de ses ancêtres gaéliques et de sa traduction en exil anglo-saxon, d'où le pseudonyme qu'il utilise plus tard pour ses Variedades o Mensajero de Londres (1823-1825) : le Leucadio Doblado


1. Formation d'un lettré dans les cercles libéraux de l'opinion publique naissante

Sommaire de la page
    Sa formation est celle d'un lettré : José Maria reçoit une éducation très soignée, apprend l'anglais, l'italien, le français, le latin et quelques rudiments de gres, étudie la philosophie et la théologie au collège dominicain de Séviell, et les belles-lettres avec D. Manuel Maria Argona. Selon le voeu de sa famille, il se destine à une carrière ecclésiastique : il entre au Colegio Mayor de Rodriguez en 1798, où il acquiert une petite notoriété d'orateur, qui lui vaut, après son ordination en 1800, d'être nommé magistral de la Chapelle Royale de San Fernando.

    Les activités littéraires représentent une constante dans sa vie. A Madrid, d'où il revient à la fin du printemps 1809; ses trois rencontres avec Godoy (ministre de Charles IV) et le poème - qu'il ne publie pas - dédié à ce Prince de la Paix, de même que sa nomination à l'institut Pestalozzi, sont encore des événements assez anodins, mais qui servent beaucoup ses détracteurs - le favori Godoy concentrant les foudres des élites libérales. De fait, il semble bien que Blanco ait réellement, mais brièvement vécu, la tentation du francesmo : on craignit meme qu'il passât à Napoléon après la prise de Séville en février 1810. Certains de ses amis d'alors, tels Alberto Lista1, ou Sotelo2, se mirent d'ailleurs au service du gouvernement de Joseph Bonaparte, par conviction affichée de ce que le bonapartisme pourrait être l'occasion d'une modernisation efficace et ordonnée de l'Etat.

    Cependant, la grande affaire de cé séjour dans la capitale, c'est la rencontre avec le poète Manuel Quintana, qui l'introduit dans brillante tertulia. Blanco y saisit l'opportunité de développer ses talents de polémiste et sa pensée libérale, au contact de cette fraction radicale de l'opinion publique naissante.

    Quelques précisions sur le cercle de Quintana et ses activités journalistiques ne sont pas inutiles. Cette tertulia existe depuis la fin du XVIIIe et réunit, d'après Blanco lui-même quelques années plus tard, les "jacobins" d'Espagne, ses intellectuels les plus révolutionnaires, futurs libéraux de Cadix. Quintana, dont l'expression favorite est alors "fonder une patrie", et plus tard "la nation a tout fait toute seul et sans l'aide de personne", doit largement à la Révolution Française sa conception de la nation - "sujet politique idéal composé d'individus libres, égaux et indépendants, [prétendant] se gouverner elle-même, [...] sorte de volonté générale qui, agissant d'abord comme pouvoir constituant et ensuite comme pouvoir constitué, garantit les droits des citoyens". Les membres de sa tertulia ont de plus en plus tendance à considérer l'ensemble de la société à l'image de leur propre sociabilité, une association de volontés individuelles qui discutent librement et sans préséance des affaires publiques.Ce sont les prémices du triomphe de l'opinion publique, instance morale qui juge au nom de la raison et des lumières, et veut dès lors les répandre dans la population. Là se trouve l'origine du Semanario Patriotico3, à un moment (1808) où le vide du pouvoir qui ébranle la monarchie hispanique suite à l'invasion napoléonienne de mars et les abdications de Bayonne en mai, ouvre des perspectives intéressantes à ce groupe de radicaux.

    Le Semanario Patriotico est ainsi une entreprise de pédagogie politique et un organe de pression sur le gouvernement cental formé le 25 septembre (soit quelques semaines après la parution du premier numéro) par la réunion de délégués des Juntes provinciales insurrectionnelles érigées pour organiser la lutte contre les Français. Ce double projet est bien résumé par Blanco, deux anx plus tard : la tertulia de Quintana formait "une sorte de Club sans formalité auquel on donnait le nom de Junta Chica [petite Junte], par allusion à l'influence d'opinion quà la faveur de ses bonnes idées elle espérait avoir dans la Grande [la Junte Centrale]"4. Blanco White est l'un des co-rédacteurs de l'époque sévillane du Semanario (avec Antillon pour la partie militaire et Quintana en directeur de publication). Lui est spécialisé dans les questions politiques, et c'est dans les pages de l'organe de son initiateur qu'il s'exerce à l'expression journalistique de la modernité idéologique, à la pratique polémique et didactique. Il est alors également chapelain de la Junte Centrale, canonigo magistral de Cadix.

    Blanco traverse alors une "crise de jacobinisme" - c'est sa propre expression en 18135, et il l'attribue à la "fascination pernicieuse" du "petit cathéchisme des Droits de l'Homme"6, de la secte des "philosophes" pétris de Contrat Social et autres Déclarations de 1789 et 17937. Radicalisme politique vraisemblablement lié à sa dissidence religieuse : sa foi catholique est semée de doutes, en particulier sur le dogme de la Trinité. Il critique violemment, au nom de la liberté spirituelle et du droit à s'instruire et s'exprimer, l'Inquisition - il a assisté, épouvanté, au dernier autodafé à Séville à l'âge de six ans, et a connu des menaces de délation ou des pressions s'incitant à s'y livre. Il s'en prend également à la vie conventuelle, au célibat ecclésiastique et aux dévotions bigotes.

    Finalement, ses diatribes républicaines et anticléricales dans le Semanario lui attirent les foudres des milieux cléricaux et des gouvernants absolutistes comme modérés. La Junte Centrale goûte fort peu ses critiques et se défie de sa ferveur révolutionnaire - il faut dire que Blanco ironise avec à-propos sur le traitement de "Majesté" que la Junte revendique, et s'emploie à subvertir, dans un sens jacobin, les titres d' "égalité" et de "liberté" 8 dont elle voudrait s'emparer. Au point de le faire comparaître devant elle et de lui enjoindre de se modérer.

    Quelques mois plus tard, fin janvier 1810, les troupes françaises pénètrent en Andalousie. Malmenée et fugitive, la Junte, qui avait déjà dû se réfugier à Séville en décembre 1808, fuit vers Cadix et enfante, dans la débandade, sous la pression du cabildo et des commerçants gaditans, et sous le imprécations de la population (savamment chauffée par les potentats locaux) d'une Régence dont les cinq membres sont cooptés par le maigre reliquat des trente-six de la Junte.

2. Activités sociales et journalistiques d'un patriote espagnol en exil à Londres

Sommaire de la page José Maria Blanco White     Contrairement aux attentes de ses détracteurs, qui l'auraient bien (mal) vu se vendre définitivement au tyran français, Blanco White figure sur la liste des proscrits dressée par les autorités napoléoniennes au lendemain de la prise de Séville9. Il gagne Cadix et, pour se soustraire au totalitarisme religieux et à la censure des opinions, s'embarque pour l'Angleterre.
Il y arrive en février ou mars 1810, précédé d'une solide réputation de polémiste, nanti de l'estime des libéraux européens, et, aux yeux de ces derniers, de l'aversion unanime des conservateurs, du gouvernement espagnol et des commerçants gaditans. Il explique plus tard les raisons de son exil dans ces termes :

A demeurer au pays, j'aurais dû rester prêtre, et j'aurais été condamné à vivre en contradiction avec mes idées jusqu'à la fin de mes jours. La liberté intellectuelle m'attirait de façon irrésistible, et maintenant que je la voyais à ma portée, rien au monde n'aurait pu me l'arracher.10


    A Londres, Blanco se met en relation avec Lord Holland, leader de l'opposition whig qu'il avait rencontré en Espagne. Le voici ainsi introduit dans un des salons les plus brillants de la capitale, salon fréquenté par des aristocrates libéraux très intéressés, du fait de la guerre contre Napoléon, aux affaires d'Espagne et à celles des Indes  - pour celles-ci, largement grâce à la propagande de Miranda : collaborations avec le journaliste William Burke11, avec James Mill dans la Edinburgh Review, articles dans le Morning Chronicle (organe mercantiliste et pro-américain), diffusion des oeuvres des jésuites expulsés en 1767, surtout la Carta a los Españoles Americanos

    Certaines amitiés que noue alors Blanco White jouent un rôle essentiel dans son activité éditoriale : D'abord, Lord Holland et son bibliothécaire, John Allen, qui est aussi journaliste à la Edinburgh Review ; puis Lord Richard Wellesley, ministre tory des Affaires Extérieures récemment rentré de son ambassade à Cadix ; le colonel Murphy, proche des milieux gouvernementaux ; Robert Southey, écrivain influent auprès de s responsables de la Quarterly Review, l'organe tory ; enfin, le philosophe utilitariste Bentham. En outre, Blanco devient le secrétaire particulier du Duc d'Albuquerque, ambassadeur extraordinaire à Londres, dont il rédige sans doute une part importante du Manifeste12, connu pour dénoncer l'influence du Consulat de Cadix au sein du gouvernement espagnol.
    Assez rapidement, Blanco établit des contacts avec le milieu hispano-américain de la capitale britannique. Ses relations avec le Mexicain Mier, autre curé contestataire, Bellon, un des envoyés de la Junte de Caracas, et Manuel Moreno, frère du secrétaire de la Junte de Buenos Ayres, s'avèrent particulièrement fécondes. Mais il ne faut pas négliger les autres rencontres : de Miranda, Bolivar, Lopez Mendez, les autres envoyés vénézuéliens, puis Vicente Rocafuerte, qui prépare sa députation de Guyaquil aux Cortes ordinaires; ou encore ses relations épistolaires avec Juan German Roscio, secrétaire des Relations Extérieures de la Junte et principal responsable de la Gaceta de Caracas, ainsi qu'avec Manuel de Sarratea et Bernardino Rivadavia, membres du pouvoir exécutif au Rio de la Plata entre octobre 1811 et septembre 1812 (13).

3. Epreuves d'un polémiste aguerri en butte aux agressions de ses compatriotes

Sommaire de la page
    Blanco White mène donc à Londres une vie sociale aussi brillante et stimulante qu'à l'époque où il appartenait à la tertulia de Quintana. Seulement, le cadre et les protagonistes ont changé, et le spectacle de la vie politique anglaise, ainsi que les discussions avec ses nouvelles relations, ne sont pas étrangères à son évolution idéologique et éditoriale, dès le printemps 1810. Le réformisme modéré et le soutien aux Américains qui sont à l'oeuvre dans El Español, sont largement dus à l'influence de ce nouvel environnement. Néanmoins, Blanco s'estime toujours investi d'un rôle de conciliateur et de guide pour favoriser l'implantation d'un système libéral en Espagne, capable de faire converger les efforts contre Napoléon et contre le despotisme. Lorsqu'il défend le point de vue de la Grande-Bretagne sur l'interprétation modérée des mouvements insurrectionnels des pueblos hispanoaméricains et sur la médiation avec les colonies - considérant que la guerre en Amérique, outre qu'elle est injuste, va épuiser l'Espagne, et que le gouvernement péninsulaire doit se montrer reconnaissant envers l'aide britannique (dont le commerce avec l'Amérique est d'ailleurs une condition sine qua non), c'est bien par conviction patriotique.

    Cependant, Blanco s'engage de plus en plus en faveur de sa nouvelle patrie au fur et à mesure de son évolution spirituelle, mais surtout de son découragement politique face aux errements de la Régence et des Cortes, et en réaction aux blessures qu'infligent à son honneur les attaques de la presse monopoliste de Cadix et du gouvernement espagnol.
    L'ordre d'interdiction de El Español, adressé au vice-roi du Mexique le 19 août 1810, s'en prend à sa dignité : son nom n'est même pas précédé du Don qu'exige la plus élémentaire politesse, et il y est qualifié d'Espagnol "d'intention maligne", éternel adulateur de Godoy", rédacteur d'un journal "subversif de tout bon ordre et de l'union"14. Blanco, dans sa réplique, revendique son exil et dénonce la responsabilité de la Régence dans celui-ci15. Il se fait également un plaisir de rappeler que c'est un poète officiel de Godoy qui a ét éenvoyé combattre son journal sur la place londonienne : Arriaza, conseiller de l'ambassade d'Espagne, s'emploie en effet à discréditer El Español, entreprise dont l'aboutissement le plus marquant est un pamphlet signé El Anti-Español, le Breve registro del periodico titulado El Español, où il est suggéré que le périodique incriminé change son nom en celui de El Criollo. Pour l'heure, Blanco répond par le mépris.

4. Assimilation britannique d’un patriote espagnol éclairé et modéré

Sommaire de la page     Mais après les attaques du Times au cours de l'année 1811, toujours à l'instigation d'Arriaza, celles, continuelles, de la presse gaditane, et une séance d'abomination publique aux Cortes le 24 mai, Blanco White perd patience. Il se sent incompris et isolé, rejeté, même par ses anciens amis, et s'en plaint. Alors qu'il ne veut censurer le gouvernement espagnol que "par amour de la nation", on l'accuse de séparatisme, insulte tellement inqualifiable qu'il se refuse à la récuser. En outre, la condamnation du journal est un abus de pouvoir et une infraction à la liberté de la presse, chose qu'il se félicite de ne pas avoir à éprouver à ses dépens, grâce à la protection de l'Angleterre16. Dans ce même numéro de son périodique, la "Carta Quarta de Juan sin Tierra" (nom symbolique qu'il utilise depuis le n°XII pour certains articles de fond), est particulièrement acerbe à l'égard de l'oeuvre des Cortes17. Finalement, face aux pressions de la Régence qui veut le faire extrader, aux prises avec de graves problèmes financiers,  et de plus en plus attachés aux "libertés à l'anglaise", il se met, pour la plus grade joie de Lord Vaughan et Lord Hamilton, au service du Foreign Office. A l'intention de ce dernier, il rédige des rapports secrets, entre octobre 1811 et septembre 1814, destinés à informer le gouvernement sur les affaires d'Amérique et à préparer la médiation britannique - c'est l'objet des deux tiers de la trentaine de dossiers réalisés par Blanco White.

    Dans la perspective de cette assimilation anglaise en marche, Blanco reçoit les sarements à Saint-Martin-in-the-fields en octobre 1812. Deux ans plus tard, il signe les trente-neuf articles de l'Eglise anglicane. Meême si l'apostasie s'inscrit logiquement dans l'évolution spirituelle de Blanco, il faut surtout voir dans cette conversion un désir d'intégration sociale, culturelle, et civique : l'entrée dans l'Eglise anglicane permet en effet d'acquérir la citoyenneté britannique, ce qui lui procure enfin un sentiment de pleine sécurité. Il cesse en effet d'être tributaire de son utilité au Foreign Office pour pouvoir bénéficier de la protection du gouvernement du Royaume-Uni, qui lui absolument indispensable, puisque, têtue, la Régence d'Espagne réclame son expulsion dès septembre 1810.
    Peu avant cette intégration, en juin 1812, Blanco publie son premier article en anglais, dans la Quarterly Review, choisissant alors l'organe tory au détriment de son pendant de l'opposition whig, la Edinburgh Review, avec laquelle il était plus lié jusqu'alors, en particulier de par son amitié avec John Allen. L'assimilation de Blanco en Angleterre, processus difficile pour ce patriote convaincu mais brutalement accusé de traîtrise au bénéfice de son pays d'accueil, va de pair avec un conservatisme accru.

    Un peu plus de deux ans après son arrivée à Londres, Blanco White se sent pleinement intégré dans ce pays dont il admire les institutions, la longue résistance à Napoléon, et l'atmosphère de liberté bien ordonnée - l'impasse spirituelle ayant décru d'acuité, la "crise jacobine" s'est trouvé immédiatement balayée ; les restes d'ardeur libérale se sont modérés au spectacle de la vie politique et sociale anglaise, et à cause d'un sentiment résurgent d'appartenance à l'élite. Parmi les fondements théoriques de son idéologie, une place de plus en plus importante s'est ouverte aux conservateurs, tels Edmund Burke18, le penseur de la contre-révolution, ou William Paley19, ainsi qu'aux "constitutionnels historiques" tels Jovellanos20 ou Martinez Marina21. Blanco pense trouver la solution définitive à ses hantises, le désordre, l'anarchie, l'injustice, la guerre civile, dans une sorte de "réformisme conservateur" - André Pons le définit en ces termes : "ni traditionaliste, il tient cependant compte du passé, ni démocrate, et pourtant intransigeant sur les libertés". Philosophe éclairé, confiant en le progrès pour apporter le bonheur aux hommes, idéaliste mais nourri de sagesse cicéronienne, Blanco entend répandre une conception pragmatique de la politique, qu'il pense, fasciné, voir à l'oeuvre en Angleterre.

5. Derniers cris humanitaires et patriotiques de L'Espagnol

Sommaire de la page     L'attirance croissante de l'intellectuel pour la pensée et la vie politique anglaises n'a pas étouffé en lui le patriote. On peut même penser qu'il raidit sa position à mesure qu'il en perçoit l'utilité et l'urgence pour la survie de la réforme en Espagne. Cependant, après des appels vibrants et réitérés en faveur de la modération et de la réconciliation, il s'avise que jamais le roi et les partisans de l'ancien régime ne sauront reprendre le pouvoir sans en faire une reconquête vengeresse.

    Le 4 mai 1814, Ferdinand VII est de retour à Madrid, la défaite de Napoléon par la coalition européenne ayant été sanctionnée au traité de Fontainebleau le 20 avril. Le jour même est pris un décret, dans la ligne du Manifeste des  Perses du 19 avril, rédigé par soixante-neuf députés conservateurs; il prévoit l'abolition de la Constituion de 1812 et la nullité de toutes les dispositions des Cortes depuis leur ouverture, la dissolution de ces Cortes, et une nouvelle convocation selon l'ancien mode (par ordres), afin de procéder aux réformes en accord avec le "droit traditionnel". Alors que certains aspects du décret correspondent à des critiques de Blanco sur la Constitution et les gouvernements révolutionnaires, Blanco observe sur ces deux textes (décret et Manifeste des Perses) un silence éloquent.

    Après l'espoir, exprimé dans l'avant-dernier épigraphe de El Español22, "nunc sinite et placitum lacti componite foedus", tiré de l'Enéide, de voir le roi jouer le rôle d'un Jupiter invitant Troyens et Latins à s'unir pour fonder une nouvelle Italie (en l'espèce une nouvelle Espagne des deux continents), Blanco cède au découragement. En exergue, "omnis effusus labor" fait écho à la "Conclusion de esta obra

    Un autre décret, du 24 mai, laissant présager la restauration intégrale de l'absolutime, avec retour de la censure et  de l'intolérance religieuse, que Blanco estime, outre inique, incapable à contrer l'expansion de l'ardeur réformiste et de la volonté libérale, le journaliste déclare que cet arrêté 'mit fin à [ses] doutes, ainsi qu'il doit en mettre une à cette oeuvre, mieux qu'aucune de [ses] raisons ne l'eût fait"23. Il se sent désormais  impuissant à lutter contre un schisme politique en germe.

6. Méditations spirituelles et études juridico-politiques

Sommaire de la page      Cet abattement n'est pas étranger à un long silence éditorial. Blanco White, qui souffre d'une mauvaise santé, quitte bientôt Londres pour Oxford, où il obtient une chaire. Il compose des poèmes, surtout en anglais (Mysterious Night et Letters from Spain, 1822, par exemple, sont cités dans les dictionnaires de littérature) et s'attache à résoudre les troubles qui l'habitent toujours en matière de religion24. La traduction de l'Examen des preuves du christianisme de Paley est pour beaucoup dans un apaisement qui emporte cette fois une véritable conversion protestante -  non plus, comme en 1812, un simple acte de naturalisation, apparentée toutefois moins au dogme officiel qu'à la doctrine unitaire.

    Le premier retour aux entreprises de nature plus politique, c'est la traduction en 1820, d'un ouvrage du juge français Charles Cottu sur le système judiciaire anglais25, toujours dans le cadre de la didactique patriote que l'éternel exilé adresse à son pays d'origine. Cependant dans les années 1820-1825, l'indépendance de l'Amérique espagnole devient une réalité irréversible, et les Hispanoaméricains de Londres, de plus en plus nombreux, redoublent d'ardeur dans leurs productions  intellectuelles. Une telle transcription correspond aussi aux besoins du personnel politique autochtone des Etats néophytes. Par ailleurs, l'amitié de Blanco et de Bello s'est nettement renforcée au fil du temps ; Aussi notre citoyen anglais est-il de plus étroitement que jamais en contact avec les cercles des représentants des jeunes Etats d’Outre-Atlantique, plutôt qu’avec ceux de l’émigration libérale espagnole de 1814-1820 et 1823-1834. De fait, la seconde édition de la traduction de Cottu (1826)  - la première a connu un succès considérable, surtout en Amérique, et a vite été épuisée – fut sollicitée par l’argentin Rivadavia lors d’un nouveau séjour à Londres en 1824, puis financée par le ministre mexicain Francisco Borja Migoni et déléguée à ce dernier. En outre, le contenu en a été remanié afin de répondre plus spécifiquement aux besoins hispanoaméricains, visée que Blanco indique ostensiblement dans la préface.

7. L’Amérique hispanique indépendante, terre promise à la morale politique de Blanco

Sommaire de la page     On voit donc comment les « circonstances » (un mot clef de son vocabulaire et de sa pensée politique) tirent imperceptiblement Blanco toujours plus du côté de la pédagogie civique à l’intention des gouvernements américains, et ce d’autant plus alors que trois des nouveaux pays indépendants, la Colombie, le Mexique et les Provinces Unies du Rio de la Plata obtiennent leur reconnaissance officielle par sa nouvelle patrie. Ces jeunes nations offrent à un amant de la liberté et du progrès tel que Blanco, un vaste terrain de projection idéaliste.
    En effet, s’il s’est fréquemment efforcé de reconstruire l’histoire par l’imaginaire, ainsi qu’en témoigne l’abondance des tournures hypothétiques que l’éditorialiste de El Español emploie26 aussi bien pour mettre en évidence les « occasions manquées » de réconciliation entre les deux piliers de la monarchie que pour ressasser les solutions qui « l’auraient » rendue possible (et là, le conditionnel est signe d’une affirmation bien plus que d’une conjecture), cette fois, il est à même d’entreprendre une tâche d’éducation et de critique politiques qui peut à ses yeux revêtir un aspect de fondation et non plus de refondation – domaine dans lequel il s’est, on l’a vu, par trop heurté à l’intransigeance du monarque et des extrémistes espagnols de tous bords. L’engagement de Blanco White au service de la formation politique, mais aussi littéraire, scientifique et morale – humaniste en un mot – va sans cesse croissant, et se cible de plus en plus à l’intention du Nouveau Monde de citoyens et de dirigeants.


    Un nouveau personnage joue son rôle dans la « rentrée politique » de Blanco White : Rudolph Ackermann, dont la librairie est déjà un centre de rayonnement culturel (à rattacher à la Société Biblique de Londres), forme en 1823 le projet de publier des revues et des ouvrages en langue espagnole, à destination des nouvelles républiques. Cet éditeur allemand établi à Londres semble avoir été inspiré dans ce dessein par Blanco lui-même, qui décela son tempérament aventurier et sut lui représenter l’immensité du marché culturel hispanoaméricain, sans pour autant se présenter d’emblée comme partie prenante dans l’affaire. Rééditeur de la traduction de Cottu de 1826, Ackermann a finalement réussi, trois ans plus tôt, à convaincre Blanco de s’acquitter de la rédaction d’une revue trimestrielle, Variedades o Mensajero de Londres27

    Les Variedades s’offrent bel et bien en « message » de la capitale britannique à l’attention du public américain, dans le but de faire progresser les lumières de ce dernier grâce à des informations très diverses. Le détail de leur contenu ne manque pas d’intérêt28 : chaque numéro contient un commentaire et une question politique dont les dirigeants du Nouveau Monde puissent tirer directement parti, ou bien l’analyse d’une des nouvelles constitutions américaines ; des extraits ou des chroniques de la littérature espagnole anglaise, et française, section où Blanco s’attache à diffuser, parallèlement au classicisme dont il est pétri, le courant romantique (par exemple avec les Méditations de Lamartine) ; un chapitre d’histoire, centrée sur l’étude comparée des évolutions politiques de l’Espagne et de l’Angleterre, et un autre de géographie, voué à faire connaître des civilisations aussi diverses que lointaines ; des nouvelles politiques européennes, concernant l’attitude du gouvernement et du parlement anglais ainsi que de la France à l’égard des pays d’outre-mer, et les grandes informations américaines (la victoire d’Ayacucho, la conjoncture colombienne et l’emprunt à la Grande-Bretagne en 1823, le traité de commerce entre Buenos Ayres et Londres) ; enfin des biographies, toujours de personnalités qui, à un degré ou un autre, ont participé à la défense de la liberté des Américains – entre autres, Bolivar, Morelos, G. Canning qui permit la reconnaissance des nouveaux pays par les Anglais, ou encore Ramos Arizpe, député mexicain aux Cortes extraordinaires de 1810-1813.
    Les titres des articles politiques de Blanco dans les Variedades reflètent la solennité avec laquelle il veut accomplir sa tâche de pédagogue, soucieux de contribuer dans la lointaine Amérique, au règne d’une politique indissolublement unie à la morale : "¿ En que consiste la Soberania de los pueblos ?"29, "Sobre la incertidumbre de la Ciencia Politica y la cautela con que se deben adoptar y aplicar principios générales en ella"30, "Consejos importantes sobre la intolerancia dirigidos a los Hispano-americanos"31
Jamais n’a transparue plus claire ni passionnée la volonté de Blanco, déchiré entre sa foi patriotique pour l’Espagne et sa vénération politique pour l’Angleterre, de transmettre l’enseignement de cette tension interne à cette terre, qu’il espère promise, à la liberté.

Blanco White, el Mensajero de Londres
    Cependant, il s’agit de son dernier ouvrage pour le public hispanoaméricain, en fait, de sa dernière activité littéraire d’importance. Le 1er octobre 1825, le "Despedido del autor de las variedades a los Hispano-americanos" met un terme à la publication. Il en donne les raisons : seul le désir de raviver, à Londres, une littérature de langue castillane favorable aux Américains, était parvenu à lui faire surmonter des problèmes de santé et de fortes réticences psychologiques – car le retour à son idiome maternel lui provoquait le souvenir toujours douloureux, de souffrances et persécutions. Mais la maladie, l’éloignement de son public, le privent chaque jour davantage de cette intense motivation. Dès lors, les Variedades n’ont plus lieu d’être.

    Blanco retourne donc au silence. Il meurt à Liverpool en 1841.

8. Nécrologie d’un éminent agent de la modernité

Sommaire de la page     En ultime touche à ce portrait, on peut, non sans raison, se laisser porter par l’enthousiasme et, sans aller jusqu’à décerner à Blanco White, avec André Pons, le titre de fondateur du journalisme politique32, lui reconnaître une place éminente dans ce domaine. Ce ne serait que lui rendre une justice rare, car dans la littérature encyclopédique et historique, le traitement de cette figure essentielle de la crise du monde hispanique dans ses deux versants, ibérique et américain, est toujours de principe, passionnelle, et sa biographie, nettement expurgée et remaniée selon les orientations : abominable traître à sa patrie, fervent partisan de l’indépendance américaine, agent subversif à la solde de l’impérialisme britannique… Les miniatures de l’historiographie s’avèrent de pures caricatures. Du fait de sa notoriété, et de son hétérodoxie, El Español est exposé aux plus vigoureuses entreprises de récupération menées par des tendances politiques antipodiques, des conservateurs absolutistes aux révolutionnaires radicalistes.

    Blanco s’esquisse bien plutôt comme un personnage de tout premier plan, au sein de la génération qui a renversé l’Ancien Régime dans l’un et l’autre monde. Précisément parce que lui y a contribué dans les deux. Il doit certes une grande part de son efficacité journalistique à son établissement à Londres, qui l’a placé en observateur privilégié et médiateur politico-culturel. Il n’en est pas moins bien lui-même l’initiateur, à tous points de vue, de cette situation. Entre 1810 et 1814, bien avant le mouvement d’opinion des années 1820-1830 qui, probablement lié à l’influence de la franc-maçonnerie, tourne l’attention des capitales européennes vers les Hispano-américains, Blanco est un des rares Européens à plaider en faveur de l’autonomie des juntes américaines, et surtout, le seul Espagnol. Il accomplit cette mission avec tant de talent qu’en définitive elle rencontre ses disciples : un José Joaquin de Mora, issu de l’émigration libérale de 1823, ne prend-il pas la relève aux éditions Ackermann, et n’écrit-il pas dès 1827 que les Variedades « étaient l’un [des journaux] les plus parfaits qui eussent jamais été publiés en langue castillane, écrit par cet éminent lettré qui avant Monsieur de Pradt et tout autre Européen, défendit la cause de l’Amérique dans l’ancien monde, l’illustre Blanco White »33 ?

9. Conclusion : pourquoi un patriote espagnol qui se fit citoyen britannique s’engage-t-il dans la cause américaine ?

Sommaire de la page     Pour revenir à mon interrogation centrale, à savoir les tenants et aboutissants de la part substantielle que tiennent les textes américains dans El Español, les premiers éléments ressortent à ce trait distinctif du cheminement personnel de l’éditorialiste – sa marginalité. Loin d’une quelconque inconséquence dans ses opinions politiques, ou de l’inconstance du point de vue de ses attachements patriotiques, l’hétérodoxie de Blanco White n’est qu’un reflet de la complexité des appartenant qu’il assume, et de la fermeté avec laquelle il soutient tout au long de sa vie les valeurs auxquelles il croit : la raison, la justice, l’honneur et la liberté.
    Cependant, ces notions explicatives ne suffisent pas à rendre tangible le lien entre cette propagande individuelle, esseulée, en faveur d’une certaine éthique politique d’une part, et la propagande des groupes d’acteurs créoles, publiée telle que dans les pages de notre moraliste d’autre part ; encore moins pour éclairer les effets réciproques de ce lien dans les modulations de chacune de ces deux communications.
La biographie de Blanco, autant qu’elle fournit des éléments de réponse, pose donc elle-même la question de cette posture unique en son genre. Pour la comprendre, et de là aborder le florilège de textes américains qu’elle a publiée, il faudra encore préciser l’éthique et les objectifs qui animent Blanco au moment de la création de son journal, ainsi que les moyens d’information dont il dispose, car la nature, l’interprétation et le retentissement de ces textes sont en étroite interaction avec ce contexte éditorial.

    Patriote idéaliste mais lucide, membre de la génération de la modernité hispanique et bientôt fervent admirateur du régime anglais, héritier du réformisme éclairé du XVIIIe et amateur précoce de la sensibilité romantique, Blanco White, le 31 avril 1810, ambitionne bel et bien d’incarner L’Espagnol en exil : personnifier la voix du bon sens et de la probité qui permettrait à sa patrie de faire la révolution dans l’ordre et la modération et surtout, dans l’immédiat, de refouler l’usurpation des Bonaparte. Et bien sûr, l’unité de la monarchie de part et d’autre de l’Atlantique constitue une donnée essentielle de cette lutte. Dès lors, il est naturel que tout ce qui peut affecter cette unité soit, au nom du rôle fondamental que doit tenir selon Blanco l’opinion publique, connu et analysé. Quand bien même cette vocation humanitaire du journaliste se heurterait au syndrome de Cassandre.

    Par la figure de notre éditeur de la littérature américaine se saisit donc un fait unique dans l’histoire de la dissolution de l’Empire hispanique, à savoir l’intérêt et la tribune accordés par un intellectuel espagnol au discours des soulèvements américains. Je viens d’en survoler les principaux aspects, à grande échelle (celle de l’homme), mais quels en étaient les fondements généraux et spécifiques en termes de valeurs et d’appartenance ? Le problème de cet « inconcevable », l’existence d’une telle source pour l’étude politico-culturelle des prémices de l’indépendance hispanoaméricaine, source qui en est également un interprète inégalable et un puissant levier, résiste encore. Pour la petite échelle, le cadre de l’Ouest-atlantique, il convient d’examiner ses modalités d’inscription de ce possible dans le réel, c’est-à-dire l’attitude pratique, littérale, de l’éditeur face aux événements d’outre-mer à partir de l’été 1810.


Publié dans Encyclopédie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article