1808, débuts de la crise du monde hispanique (II)

Publié le par Gwendoline

Seconde partie de la mise au point contextuelle dans le cadre de ce mémoire consacré à l'imaginaire politique américain. Nous allons maintenant traverser l'Atlantique et nous intéresser de plus près à la situation des vice-royaumes face aux remous de l'absolutisme bourbon, de l'expansion napoléonienne, de la guerre d'Indépendance et les premiers pas de la révolution politique dans la péninsule.


L’Amérique de l’union à la rupture
1. Ferdinand le Désiré et Napoléon l’Infâme tyran
2. Le corps mystique de la monarchie
3. Tentatives de réassomption de la souveraineté à l’été 1808
4. Revendications patriotiques et politiques issues des droits des pueblos
5. Manœuvres péninsulaires
6. Elections générales et juntes de 1809
7. Incompatibilité des conceptions péninsulaires et créoles
8. Conclusion : la dignité outragée des Américains et son unique auditoire parmi les péninsulaires, Blanco White




L'Amérique de l'union à la ruptureSommaire de la page



    La présentation des péripéties et du verbe de la révolution dans l'autre Espagne, puisqu'ils sont l'objet même de l'ensemble de ce travail, ne donnera lieu dans ce chapitre qu'à un exposé succint de ses manifestations principales.
    Ce qui s'avère inopinément, à l'été 1811, avoir été le prélude du processus séparatiste de l'Amérique espagnole, est déjà dans les années 1808-1809, une lutte pour l'indépendance, mais sa signification est alors tout autre, et toute semblable à celle de la péninsule : l'avènement de Ferdinand VII est unanimement célébré dans toutes les provinces, et les serments de fidélité au nouveau monarque sont porteurs du même formidable espoir de régénération de la monarchie; les abdications de Bayonne, l'usurpation de Joseph et l'invasion du territoire européen suscitent une indigation et un rejet aussi énergiques, les problèmes qu'elles posent ainsi que les solutions évoquées sont identiques.
    Les seules variables qui empêchent les royaumes des Indes de se prononcer de façon positive et d'entrer dans le processus de formation de juntes et de convocation des Cortes sont surtout en creux : le décalage chronologique, l'absence physique de troupes napoléoniennes et d'autorités trop sympathisantes du francesmo; enfin, l'acharnement de la péninsule à affirmer qu'elle n'est pas condamnée et qu'il existe un gouvernement central légitime pour l'ensemble de la monarchie.
    Bref, les expédients américains se modèrent dans le contexte où, traversant l'Océan, la crise hispanique s'assourdit.

    L'absence de ces causalités et l'effort péninsulaire pour perpétuer un statu quo outre-Atlantique ne suffisent cependant pas à contenir l'explosion du débat politique. On constate que les élites présentent globalement, à échelle réduite, les mêmes modalités de fonctionnement et la même diversité d'orientations dans la conception de la nation et de la souveraineté.
    Le fonctionnement, d'abord. Il s'agit d'une société d'ancien régime de type groupal. Aussi les élites et les inclinations idéologiques fonctionnent-elles par blocs. Les "partis", dans ce sens ancien, représentent donc un ensemble de personnes et une tendance "idéologique" qui doit être rattachée à une appartenance précise, qu'il s'agisse d'une communauté territoriale, scène politique par excellence, d'un grand clan familial avec ses prolongements (parentèle et clientèle), d'un groupe d'intérêt réunissant les membres de différents corps, professionnels, militaires, administratifs ou encore religieux, ou d'une sociabilité moderne, telles les tertulia (cf.
GLOSSAIRE). Ces différents types de groupements identitaires forment de puissants réseaux qui imbriquent des liens de natures diverses et incluent l'ensemble de la population à tous les niveaux de la société hispanique. Ce sont ces réseaux qui constituent les forces dont le rapport conditionne largement l'option idéologique et la stratégie de pouvoir au niveau local. On en voit des exemples dans les différentes cités dès l'été 1810.
    La pensée ensuite. Comme dans la péninsule, il existe des absolutistes, en large part parmi les autorités royales, des constitutionnels historiques, dont la population recouvre assez largement les milieux créoles éclairés avides de réformes et de pouvoir au sein de l'administration de l'empire, et des pré-libéraux, une fraction très minoritaire de l'élite intellectuelle, formée des plus jeunes générations touchées par les valeurs de la Révolution Française et nord-américaine, surtout dans les centres de communication, c'est-à-dire les villes importantes près des côtes.
    Les discordances entre la péninsule et l'Amérique apparaissent encore très ténues, et n'oeuvrent que progressivement, surtout à partir de la rédaction des instructions aux délégués à la Junte Centrale puis de la disparition de cette dernière. Elles consistent essentiellement en éléments complémentaires dans l'imaginaire monarchique et en traits plus accusés en matière d'archaïsme social et référentiel. Ces modulations continuent toutes à opérer dans le discours juntiste puis indépendantiste auquel le journal de Blanco White offre une tribune.

    Aussi n'évoquera-t-on ici que quelques épisodes majeurs des inquiétudes américaines dans la tourmente initiale de la monarchie, épisodes tous à l'appui de la thèse du loyalisme patriotique et des automatismes administratifs et politiques à l'unisson de la situation péninsulaire. Cela nous permettra de retracer les grandes lignes des références juridico-culturelles des Indes de Castille et leurs assonances propres. Puis, la décadence de "l'idylle"; Où cette même fidélité monarchique, qui deux ans plus tôt supportait une certaine abnégation des élites locales (en dépit des opportunités de réformes et de pouvoir découvertes par la situation inédite, et au nom de la nécessaire soumission aux priorités de la lutte armée dans la péninsule), rend intolérable la morgue du gouvernement métropolitain inspiré par le libéralisme gaditan.


1. Ferdinand le Désiré et Napoléon l'Infâme tyran
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    La capture du dauphin Désiré enfin couronné va terrasser une Amérique en liesse, qui tente d'apaiser par les fêtes dynastiques l'atmosphère délicate où l'ont plongée les guerres napoléoniennes et le renversement d'alliances imposé par Godoy. Le coût du traité de Fontainebleau a déjà été évoqué : c'est avant tout une lourde facture financière, la Couronne cherchant à financer la périlleuse guerre contre l'Angleterre via des réformes pour le moins arbitraires. Le Rio de la Plata a lui-même payé sur son territoire le prix des assauts britanniques en 1806-1807. Mais il s'agit plus généralement d'un grave coût économique : la perturbation des relations avec la péninsule, s'ajoutant à la subsistance du monopole de celle-ci, provoque des déficits commerciaux et la pénurie de certains produits, tels le mercure indispensable à l'exploitation minière. Enfin, c'est un coût moral, car une immense partie de la population vit très mal l'alliance avec une nation qui a étêté son roi et rejeté l'Eglise !

    Dans la logique du fervent enthousiasme exprimé lors des cérémonies du serment à Ferdinand VII tout au long de l'été 1808, les Américains sont scandalisés au-delà de toute expression possible par les terribles nouvelles de ce qui s'est passé dans la péninsule en mars. Aux Indes de Castille, l'ardeur des serments s'alimente d'une part à la dévotion monarchique indissociable de la foi catholique et du clientélisme dynastique, d'autre part à l'espoir de régénération accompagnant un avènement qui signe avant tout la déchéance d'un roi discrédité et d'un ministre exécré. Deux tendances qu'on a déjà vu à l'oeuvre dans l'espace européen de la monarchie, mais qui prennent ici toute leur dimension en raison du traditionalisme renforcé par la jeunesse et l'enclavement des royaumes vis-à-vis des turbulences des idées et révolutions issues des Lumières du XVIIIe siècle occidental.
    C'est à l'échelle des idées, le même phénomène que celui qu'on observe à l'échelle de la circulation des actualités : il faut considérer pour ces dernières un décalage moyen de deux mois environ entre les événements péninsulaires et le préalable de leur notoriété outre-mer. Encore s'agit-il d'une variable extrêmement fluctuante selon les régions considérées.
    Les Hispanoaméricains réagissent par le rejet total de Joseph Ier, l'exécration de Napoléon, traître à une alliance dont toute la monarchie a donc déjà beaucoup souffert, et bourreau de l'heureuse réformation attendue du nouveau monarque. Ils réitèrent aussi les proclamations d'indéfectible loyauté envers le roi, "père" des royaumes castillans des Indes, dont on s'imagine la captivité au château de Valençay comme un véritable martyre - évidemment, les autorités ecclésiastiques savent bien manier le satanique spectre du régicide gaulois, prompt à saisir d'horreur les foules américaines très sensibles aux oeuvres du démon et à la figure paternaliste de la monarchie.
    La crise continentale revêt sous les tropiques une dimension mythologique, empreinte du puissant affect que ne manque pas de lui conférer la projection narcissique dont elle est le support. Aux sources de leur fierté et de leur honneur, les Hispanoaméricains se regardent avant tout, nominalement à l'égard de leur monarque, comme ses vassaux d'outre-mer. Ils se plaisent à se représenter un prince captif, désespéré d'avoir été spolié de sa bienveillante tutelle sur les Espagnols, ses enfants des deux hémisphères, abandonnés à eux-mêmes pour défendre l'intégrité de son empire et de ses droits.

2. Le corps mystique de la monarchie
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    Le problème posé est ainsi celui de l'acéphalie du pouvoir, ce qui n'est pas une vaine métaphore, et se prêterait avec bonheur à une analyse jungienne. La monarchie étant conçue comme un ensemble organique (nous parlons donc ici en termes psychanalytique, à l'échelle d'un peuple, de l'image du corps), les membres que sont les différents royaumes vivent les abdications de Bayonne comme une véritable décapitation, abominable coutume française... Sans tête, le corps social est en danger de dislocation, de décérébration, d'anarchie, syndrome létal pour des sociétés archaïques, groupales et hiérarchiques. En l'absence de sur-moi, l'effraction des pulsions du ça est à craindre.
    En outre, l'héritage du "Pacte Colonial" a profondément inscrit dans l'imaginaire américain la version seigneuriale du pouvoir. La fin de l'époque médiévale a vu, en reconnaissance à la Conquête (de l'Amérique) et la Reconquête (de l'Espagne sur les "Infidèles" musulman), les Indes déclarées par bulle papale (Inter Coetera, en 1493) propriété personnelle de la Couronne de Castille. L'organisaton administrative de la Conquête au profit de la monarchie ayant été parallèle à la modernisation des institutions castillanes, le modèle castillan a été largement transplanté outre-Atlantique ; les spécificités du gouvernement des Indes (Conseil des Indes, Recopilacion de las Leyes de Indias du XVIIe) ont consacré leur statut de royaumes à part entière, égaux à ceux d'Espagne, avec leurs propres fueros, leurs droits et privilèges particuliers. De plus, en 1512, une autre bulle papale a investi les Rois Catholiques de la mission d'évangélisation des Amériques et institué le patronato de l'Eglise dans les territoires d'outre-mer, c'est-à-dire la délégation au monarque du droit de nommer les évêques  et de la charge de la subvention aux frais des missions). Du fait de cette intégration des Indes au domaine de la Couronne et du contrôle royal sur l'Eglise américaine, les Espagnols amréciains, plus que des sujets, se voient comme des vassaux du Roi Catholique, lien personnel qui exalte en tout premier lieu l'honneur et le respect des engagements, faits de droits et devoirs réciproques centrés sur une assistance mutuelle.
    Des deux côtés de l'Océan, la faible implantation de l'idéal absolutiste éclate en plein jour à l'occasion de la démonstration de loyalisme patriotique, puisque celui-là est inefficient à soutenir la justification de celui-ci.

3. Tentatives de réassomption de la souveraineté à l’été 1808
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    Le besoin d'autorités fiables et légitimes (ce que risque de ne plus être l'ensemble des fonctionnaires royaux dès lors que l'origine même de la délégation du pouvoir a disparu), aptes à diriger la lutte d'indépendance, réactive spontanément les théories classiques du pactum translationnis, à savoir la néo-scholastique hispanique, de Suarez et Mariana. Ces conceptions seules justifient la réversion de la souveraineté aux pueblos en l'absence du roi reconnu par ces derniers, qui s'opère dans la péninsule.
    Alors même qu'elles ignorent ces soulèvements populaires au sein de leurs soeurs européennes, les cités américaines font preuve de réflexes identiques : isolément, s'activent les têtes des pueblos : cabildos ou assemblées de patricios, les notables, souvent avec participation de l'audiencia, celle-ci pouvant être assimilée aux parlements français d'ancien régime  - c'est le tribunal de justice royale qui a juridiciton sur une province, et lorsque son siège correspond à la résidence du vice-roi ou du capitaine général du reino, elle fait office de conseil du représentant suprême du pouvoir royal. Elles forment des juntes de gouvernement et s'apprêtent à une représentation de la nation. C'est ce qui se produit durant l'été 1808 à Caracas, à Buenos Ayres, et, à l'initiative du vice-roi Iturrigaray, à México, où le processus est même poussé jusqu'à la préparation de Cortes conçues comme porteuses de la représentation de l'ensemble de la monarchie - car on imagine alors que l'éclatement du pouvoir est total en Espagne1.
    En vertu d'une vision duelle de l'empire (continent d'un côté, péninsule de l'autre), et d'une tradition messianique et providentialiste pluriséculaire, toujours très puissante en 1810-1814, les pueblos américains sont donc prêts à assumer toute la subsistance (la substance même) de la monarchie hispanique, au cas où elle serait, ainsi que le laissent présager la confusion des informations et l'image d'invicibilité du "tyran de l'Europe", complètement perdue dans la péninsule.

4. Revendications patriotiques et politiques issues des droits des pueblos
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    Il est donc patent qu'outre les pôles enchevêtrés du dévouement monarchique et de la dévotion relirieuse, le loyalisme ouvre un défilé au thème des "droits des pueblos" confondus avec ceux de la "nation", c'est-à-dire que celle-ci est conçue comme un ensemble pluriel, encore formé de corps, mais, puisque unanime dans sa réaction au moment de sa séparation d'avec la personne du roi, virtuellement commune et indivise, finalement une entité où l'on peut percevoir des embryons de principes politiques modernes.
    Pour l'heure cependant, tout se passe comme si le ban et l'arrière-ban des divers "fiefs" se levaient d'eux-mêmes pour aller défendre les biens sacrés du bon roi, mais encore, l'intégrité propre et les fueros de la pyramide de communautés (cité - royaume - monarchie hispanique), appartenances dont on expérimente pour la première fois la consistance sommitale et essentielle, à savoir une conception commune de l'identité de la monarchie (les engagements réciproques des corps territoriaux et de la Couronne) et une notion de patrimoine hispanique assimilé à un "génie national" (dynastie légitime et foi catholique, protection de la Providence, valeurs sacrées du sermet et de l'honneur, exaltation de l'héroïsme).
       Il s'agit ainsi d'une formidable découverte pour les défenseurs de Ferdinand dans la péninsule et outre-mer, celle de la revendication universelle de leur identité espagnole, ce patriotisme qui implique l'appartenance à des royaumes de statuts égaux et donc de droits équivalents.

   
"La lealtad de los habitantes de Chile en nada degenera de la de sus padres, que a costa de su héroica sangra sacaron este pais del estado de barbarie en que hallaba, y uniéndolo al Imperio español, lo civilizaron, poblaron e hicieron religioso [… Sólo] queremos ser Españoles y la dominación de nuestro incomparable rey." (Acte du Cabildo de Santiago du 19.IX.1808).

    "Somos hijos, somos descendientes de los que han derramado su sangre por adquirir estos dominios a la Corona de España [....]. Tan Españoles somos como los descendientes de Don Pelayo y tan acreedores, por esta razón, a las disctinciones, privilegios i prerrogativas del resto de la nación [....] con esta diferencia, si hai alguna, que nuestros padres, como se ha dicho, por medio de indecibles trabajos i fatigas descubrieron, conquistaron i poblaron para España este Nuevo Mundo." (Memorial du néogrenadin Torres, en 1809).

Cités par GUERRA, F.-X., op. cit., respectivement p. 128 et p. 136.

  
5. Manœuvres péninsulaires pour étouffer les aspirations autonomistes et réformistes
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    Néanmoins, dans les faits, les implications de ce loyalisme patriotique et pactiste demeurent en l'état de spéculations : le processus de réassompation dpratique de la souveraineté avorte. Il a déjà été évoqué qu'une conception mercantiliste s'est peu à peu imposée dans les cercles de pouvoir de l'Espagne aux temps de l'absolutisme. C'est en effet, parmi les ministres de Charles III, la tendance de Galvez qui l'a emporté. Les projets fédéralistes d'Aranda et intégrationiste de Campomanes et Floridablanca ont été écartés au profit de l'option mercantiliste qui fait des provinces d'outre-mer un territoire d'exploitation régenté par une administration métropolitaine, vision jamais avouée, mais manifeste dans la politique d'éviction des Créoles des postes publics dans leurs propres pays.
    Or, même si la tendance croissante à considérer les Indes de Castille comme des colonies au service de la métropole, ce qui est tout à fait contraire aux fondements de leur intégration à l'Empire, ainsi qu'à l'imaginaire américain opérant en 1808, n'a pas été directement notifiée aux intéressés, elle conditionne l'attitude des nouvelles autorités péninsulaires.

    Celles-ci, soucieuses de s'assurer le soutien sans faille des riches provinces d'outre-mer, et averties par leurs observateurs de certaines tendances "indépendantistes" susceptibles de se développer en cas de vacance du pouvoir central et d'incertitude sur la loyauté dynastique des fonctionnaires de la péninsule, s'empressent de démontrer qu'il y existe bel et bien une résistance à Napoléon et une continuité du gouvernement central - au prix d'une légère mystification du moins avant le 25 septembre, à la création d'une Junte Centrale. Au printemps et au début de l'été 1808, c'est en effet une junte provinciale parmi de nombreuses autres, la Junte de Séville, qui prend sur elle de s'intituler 'Junte Suprême de Gouvernement d'Espagne et des Indes", et de dépêcher ses  représentants dans ces dernières.
    Le "leurre de Séville" fonctionne parfaitement en Amérique du Sud, où l'acceptation, même perplexe, d'un organe apte à écarter le spectre de l'acéphalie, suffit à rasséréner et interrompre le processus de formation de juntes. Par la suite, lorsque les manifestes de la Junte Centrale démontrent l'existence d'un gouvernement quelque peu plus représentatif et universellement reconnu en Espagne, les provinces s'y rallient spontanément. D'une façon analogue, ce sont les inquiétudes des péninsulaires qui, en Nouvelle-Espagne, provoquent en septembre un coup d'état contre Iturrigaray et les juntistes créoles; le nouveau vice-roi, Gabriel de Yermo, reconnaît la Junte Centrale.

    Ces différents leviers du coup d'arrêt à la tentation autnomiste (qui n'était au fond qu'une anticipation palliative) laissent de profondes marques : crise de confiance général envers les informations provenant de la péninsule, propension de la métropole à s'attribuer indûment la totalité de la souveraineté, et, en Nouvelle-Espagne, formalisation accrue de l'opposition entre "parti créole" et "parti péninsulaire", les agissements parfaitement illégaux de ce dernier n'ayant été nullement réprimés par le gouvernement central.

6. Espoirs et incertitudes sur la reconnaissance de l’égalité politique : élections générales et juntes de 1809
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   Lorsqu'on apprend avec joie en lutte contre l'ursurpation bonapartiste, et pour l'instant avec quelque succès, c'est la force du sentiment patriotique et le soutien prioritaire aux "frères" européens qui, au-delà des manoeuvres péninsulaires internes ou externes, permet de prolonger l'endiguement du pénomène juntiste ouitre-Atlantique. En outre, la nouvelle de la toute première participation au gouvernement général de la nation, par l'invitation de délégués américains auprès de la Junte Centrale puis l'annonce des Cortes générales de la monarchie, suscite un regain d'espoir, dans la conviction que l'activité des natifs des Indes au sein des autorités centrales va emporter la reconnaissance des droits de ce royaumes et les réformes nécessaires à leur propre prospérité.
    Dès le second trimestre 1809, le continent tout entier est absorbé par la première votation générale de l'empire.

    Cependant, l'enthousiasme n'est pas sans nuance. Les modalités de la participation au pouvoir central recouvrent une version de "l'égalité" politique des deux Espagnes bien peu propres à satisfaire l'idéologie créole. Au cours de l'été 1809, les tentatives de juntes américaines trouvent leur premier aboutissement au sein de trois cités : Quito, Charcas et La Paz. Mais ces soulèvements, sur l'information de la dégradation de la situation militaire dans la péninsule, sont surtout motivés par les conflits de pouvoirs locaux, qu'amplifient dans lesdites régions l'incompétence des focntionnaires en place et la présence d'élites intellectuelles des plus actives : l'Université de Charcas, par exemple, joue un rôle très important dans la propagation des thèmes pré-libéraux du "droit des pueblos" dans le Haut-Pérou. Dans ces cités, les représentants de l'autorité - le président de l'audience indépendante de Quito, l'évêque et l'intendant de La Paz et l'archevêque de Charcas - sont pour beaucoup des absolutistes, tentés par les propositions de Carlotta, la soeur de Ferdinand VII et reine du Portugal, réfugiée au Brésil, qui prendrait volontiers à son compte la Régence. Or c'est une prétention à laquelle l'imaginaire absolutiste ne peut plus opposer de contre-arguments qu'à l'usurpation de Joseph Ier, la continuité de l'Etat étant la priorité absolue. En outre, ces personnages sont pour la plupart âgés et incompétents, et appartiennent à une tendance et un réseau d'infleunce de plus en plus minoritaires.
     Ces tentatives sont durement réprimées dès le début de l'automne par les armées royales, principalement celle du vice-roi absolutiste de Lima, Abascal. Le processus est donc à nouveau suspendu, mais sa résurgence est un inquiétant symptôme du divorce moral qui contamine peu à peu toute l'Amérique.

7. Incompatibilité des conceptions péninsulaires et créoles au sujet du statut politique des provinces d’outre-mer
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   A l'origine de la rupture se trouve l'opposition entre d'une part la conception métropolitaine, au sens fort (alors même que cet adjectif, le concept qu'il véhicule, n'existent purement et simplement pas dans la tradition pactiste) et d'autre part l'imaginaire traditionnel américain au sujet de la nation et de l'identité politique des Indes de Castille, antagonisme qui surgit en pleine lumière précisémenet au coeur des textes qui eussent dû fonder l'union entre les deux Espagnes. Ces textes ont déjà été évoqués: il s'agit du décret du 22 janvier 1809 et du manifeste du 14 février 1810. En fonction de ce qu'il a été précédemment expliqué des fondements théoriques de l'imaginaire des provinces, la simple lecture de ces textes suffit à appréhender le malaise qu'ils ont produit en Amérique.

D'abord, la convocation de représentants américains auprès de la Junte Centrale :

    El rey nuestro Señor Dn. Fernando 7° y en su real nombre la Junta Suprema Central Gogernativa del reino, considerando que los vastos y preciosos dominios que España posee en las Indias, no son propriamente Colonias, ó Factorias coma las de otreas naciones, sino una parte esencial e integrante de la monarquía española, y deseando estrechar de un modo indisoluble los sagrados vinculosque deben uner unos y otros dominios, como asi mismo corresponder a la heroyca lealtad y patriotismo de que acaban de dar tant decisiva prueba a la España en la coyuntura mas critica que se ha visto hasta ahora nacion alguna, se ha servido S. M. declarar [...] que los reynos, provincias, e Islas que forman los referidos dominios deben tener representación nacional inmediata a su real persona, y constituir parte de la Junta Central Gubernativa del Reyno por medio de sus correspondientes diputados...  [Je souligne.]

Puis le manifeste annonçant la formation du Conseil de Régence :
    
Desde este momento, Españoles Americanos, os veis elevados a la dignidad de hombres libres; no sois ya los mismos que antes, encorbados baxo un yugo má duro mientras más distantes estabais del centro del poder ; mirados con indiferencia, vexados por la codicia ; y destruidos por la ignorancia. Tened presente que al pronunciar o al escribir del nombre del que ha de venir a representaros en el Congreso nacional, vuestros destinos ya no dependen ni de los Ministros ni de los Virreyes, ni de los gobernadores; están en vuestros manos. [Idem.]

   
    Au moment même où la péninsule feint d'innover une conception plus égalitaire des deux piliers de la monarchie, elle se répand en lapalissades et affirme la visio nla plus colonialiste que l'Amérique ait jamais souffert.
    Non seulement les termes du décret se contredisent : parler d'une "part essentielle et intégrante de la monarchie" n'implique nullement une majorité péninsulaire aussi écrasante, à savoir neuf représentants Américains contre trente-six péninsulaires pour la Junte Centrale, et un rapport encore plus disproportionnées pour les Cortes. La réglementation de l'élection des députés fixés par le décret du 14 février 1810 assigne un député américain pour 10 000 habitants blancs, tandis que les péninsulaires ont un député pour 50 000 habitants, plus un par junte provicinale, et un par cité traditionnellement dotée du privilège de participation aux Cortes ; il en résulte qu'il est prévu moins d'une cinquantaine de députés d'outre-mer au sein d'une assemblée de trois cents membres, ce qui est sans commune mesure avec les poids démographiques respectifs des deux régions.
    Mais encore les tournures du décret au sujet du statut politique des Indes sont sans précédent dans le discours d'une "métropole" qui n'en a jamais été véritablement une au sens moderne, français ou britannique du terme, tout au plus une "Mère patrie", au sens littéral.
    L'offense est cuisante : le fait de ne pas considérér les provinces d'outre-mer (qu'au passage, l'Espagne n'a jamais "possédé" en propre, unies qu'elles sont au domaine de la Couronne, ce qui est très différent) comme "des colonies ou factories comme celles des aurtes nations" est présenté comme un effort mental inédit de la part des péninsulaires, pire, comme une concession rémunératoire aux preuves "d'héroïque loyauté et patriotisme", suggérant ainsi effrontément que le loyalisme, évident pour l'imaginaire vassalique et honorifique créole, a constitué une sorte de "divine surprise" pour sa soeur européenne...
    L'inégalité se découvre ainsi à chaque mot qui prétendrait la démentir. L'amertume américaine atteint son comble avec ce manifeste du 14 février, qui semble replonger l'empire hispanique en pleine Dispute du Nouveau Monde : "l'élévation à la dignité d'hommes libres" est en effet présentée comme le bénéfice d'un afffranchissement libéralement octroyé par l'Espagne, ce qui suppose a contrario une situation antérieure de servitude ! Passons sur le lyrisme imprudent de Quintana : la suite des événements monter combien il était hasardeux de proclamer la responsabilité des Espagnols américains dans leur propre destin, alors même qu'ils en étaient d'une part, déjà convaincus au point de croire cette idée anciennement partagée par leurs compatriotes ibériques, et que d'autre part le ton de ces promesses annhilait tout espoir que leur félicité propre et le respect de leur dignité entrassent réellement dans les vues de la métropole.

8. Conclusion : la dignité outragée des Américains et son unique auditoire parmi les péninsulaires, Blanco White
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    A partir de cet instant, nul garde-fou ne saurait plus empêcher les Espagnols américains d'exprimer avec véhémence leur honneur blessé et leurs ambitions bafouées. Ils trouvent en Blanco White une écoute unique mais sensible, le seul parmi les péninsulaires, trop occupés à leur révolution et leur guerre pour pouvoir se défaire de leurs préjugés ni négliger un seul instant leurs priorités internes. José Maria Blanco s'avère le seul humaniste et patriote assez lucide et consciencieux pour comprendre l'enjeu du divorce moral qui se dessine et même pénétrer le véritable statut historique des pueblos d'outre-mer. Son récent exil l'a arraché à l'erreur de perspective où s'engloutissent tous ses compatriotes. Il est prêt, non seulement à saisir les motifs et les implications des soulèvements de l'été 1810, mais encore suffisamment instruit des réalités de l'Amérique pour s'attacher à mettre en relief les lourdes responsabilités des autorités péninsulaires dans la consommation de la rupture.

 

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