Portrait-robot pour contrôle au faciès volontaire.

Publié le par Gwendoline

Question faciès, je donne plutôt dans l'anonyme. A l'époque dont je parle (1989): 1m63, 48 kilos, cheveux longs et plutôt propres, quoique brossés "à la diable".
Après 15 ans à suffoquer en banlieue parisienne, mon teint aussi n'avait plus rien de remarquable: lavasse rose pâle, plus tellement de trace de cette "mateur" qui m'avait valu le surnom de "Mauricaude".
Quant au poil, le "blond vénitien" des trop mal cèlèbres mines du cuivre d'Andalousie  semblant peu à peu céder la place à un farouche brun berbère, je le ravigotais soigneusement à grand coup de sel, d'iode et de soleil an breton Uéned.

Inutile de ressusciter quelques regards peu amènes par la fourrure quand la peau a cessé de les motiver au seul prix de la pollution atmosphérique et d'un système éducatif clairement pas de plein air. C'était assez de devoir supporter les tentatives d'intimidations des moins éveillés parmi les enfants de la deuxième génération, depuis qu'on m'avait, avec plus ou moins de bonheur, repassée au blanc de titane, version peinture au plomb et plafonds d'amiante... Oui, je n'ai jamais bien aimé qu'un type de deux fois ma taille me dispute un beau calot qui m'était offert, quelle que soit sa couleur; ni que ma voisine de pupitre m'insulte comme raciste sous prétexte que je lui offre mon cahier des notes, mais non le droit de recopier mes réponses à l'interro.

Que les choses soient claires : il paraît qu'à l'issue de mon premier jour de maternelle, on a mis en garde ma famille sur le fait que je ne devais pas profiter que je récupérais une chaise volée par un petit tyran pour lui ficher un coup de pied aux fesses bien ajusté.

Ce dont je me souviens, six ans plus tard, c'est que mon camarade de table s'est pris un sacré coup de cahier de devoirs sur l'occiput lorsqu'il a persisté à taquiner notre voisine de devant. A ma décharge, je précise qu'il avait été prévenu, et que ladite voisine circulait uniquement en fauteuil roulant et n'avait pas toujours un comportement social habituel. Elle était excessivement câline, et cela pouvait AUSSI me déranger, mais je lui ramassais toujours ses stylos. Ledit camarade a tôt fait de tenir les portes ouvertes devant le fauteuil et chercher quotidiennement les bouteilles d'eau pour les prises de médicaments de notre voisine.

Comme quoi, parfois, les méthodes éducatives musclées, ça peut marcher.

Mais revenons aux apparences. Donc, blanche tendance olivâtre, morena aux mèches décolorées mode écolo (se référer aux photos de navigateurs, et non aux peroxydés), non remarquable aux niveaux des longueurs ni des masses.
Probablement vêtue :
-d'un jean passé, non déchiré, non décoloré, non moulant, non flottant, non sous les fesses, non violemment pattes d'ef...
-d'un pull V pas neuf, souple, blanc crème à larges mailles, ou peut-être jersey noir,
-sans doute d'un Perfecto réquisitionné et pas mal fatigué,
-le cou sûrement protégé d'un keffieh noir et blanc, à défaut d'un grand foulard de soie violet pâle (merci Nico).
Circulant :
Aux puces de Saint-Ouen, par une journée d'hiver pas trop grise, mais fraîche. Et humide.
Avec un garçon de mon âge, blanc, en fute de toile quelconque et veste de jean pas mode, au visage de panda souriant blond. Et quelques autres copains alentours, mix colors united, de 16 à 18 ans en gros.

Les flics jaugent. 
Mais là où ils ont craqué, c'est quand j'ai sorti ma pipe. Une petite pipe, clairement à TABAC, un tout petit foyer, genre artisanat aborigène mais taille fille.

Ils nous ont presque tous fait sortir les papiers. 
Je venais d'avoir ma carte d'identité, le nouveau format super-sécurisé lancé en tout premier par l'éternel sénateur des Hauts-de-Seine, ma cible préférée. (Je vivais alors en Seine-St Denis et restais scolarisée en Val d'Oise... parfois, que voulez-vous autant aller, jeter ses empreintes digitales à la face des enflures, qu'ils ne s'imaginent pas en terrain tout à fait conquis).

Mais c'est seulement la mienne qu'ils ont conservée par devers eux, tripotée pendant près d'une demie heure, à babiller dans leurs talkies et me couper la vue de leur taille et couvre-chef plus haut que mon nu-tête.
Au point que les autres ont du partir au ciné sans nous. Et qu'on a vraiment commencé à se cailler ferme.



Voilà. Le contrôle au faciès, ce n'est pas nouveau. Sa nauséabonderie ne peut que se faire suffocante avec les temps de macération.
Et ça me paraît important de rappeler que le paradigme n'est pas seulement ou sémite style arabe, ou noir, ou mâle. Il peut aussi faire salement chier une gamine de pas tout à fait quinze ans. Et leur à faire attraper la mort, comme dirait grand-maman, à elle et son pote.


 

Je n'ai pas fait cent pages, dans cette affreuse petite note que j'ai du balancer en cours de géo, quelques mois plus tard, jusque sur les genoux de Nico.
En claquant la porte en plein milieu du cours toutefois, si je ravalais mal mes larmes, c'est bien parce que je ne savais pas dire qu'au fond, je ne trouvais pas juste de lui faire passer le plus clair de ses sorties à poireauter dans le froid, ou sous la pluie, ou dans un couloir venteux, "simplement" parce qu'on ne peut pas toujours éviter les rondes à cons. Même quand on la joue blondie.



 

Publié dans Brèves

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