1808, débuts de la crise du monde hispanique (I)

Publié le par Gwendoline

Première partie d'une mise au point sur le contexte de la publication d'El Español, le José Maria Blanco White dont Court Ô Bouillon vous entretenait la semaine dernière. Aujourd'hui, je vous invite à me suivre, pour approcher le contexte de mon travail sur l'imaginaire politique américain, sur le vieux continent.

 Dans la chronologie de la crise de la monarchie hispanique, 1810 est une année clef, surtout d'un point de vue symbolique : c'est l'esquisse, au printemps, du processus général de formation de juntes en Amérique espagnole, et le début de l'insurrection mexicaine en septembre; c'est aussi, en janvier, la fin du premier gouvernement révolutonnaire de la péninsule, la Junte central, puis l'ouverture des Cortes six mois plus tard. Enfin, c'est l'installation à Londres de Blanco et la fondation de El Español. Cependant, aux origines de la crise gîtent les grandes commotions de 1808.

La guerre d'Indépendance et la révolution en Espagne
1. Détérioration de la situation sous le règne de Charles IV
2. Invasion napoléonienne et avènement de Ferdinand VII
3. Usurpation des Bonapartes et soulèvements des pueblos espagnols
4. Les Juntes péninsulaires
5. La Suprême Junte Centrale d'Espagne et des Indes
6. Réactions américaines initiales
7. A la recherche d'un régime représentatif pour l'ensemble de la monarchie
8. Débâcle des armes et de l'autorité de la Junte Centrale
9. Les significations du 27 janvier de Cadix
10. Conclusion: les premières fissures de l'union hispanique



La guerre d'Indépendance et la révolution en Espagne

    La conjoncture européenne en ce début du XIXe siècle, c'est, fondamentalement, le prolongement impérial de la Révolution Française et la résistance unanime des puissances européennes, s'armant contre l'hydre à deux têtes que ces développements véhiculent : la subversion de l'Ancien Régime, et l'expansionnisme napoléonien.
    La crise de la monarchie hispanique s'inscrit directement dans ce contexte. S'intéresser à l'enchaînement des événements depuis le "choc de 1808", ainsi qu'à l'exposé qu'en compose El Español est primordial pour comprendre le sujet et le style des discours hispanoaméricains qui seront publiés dans le périodique de Blanco White.
   

1. Détérioration de la situation sous le règne de Charles IV

Sommaire de la page
    A la fin du règne de Charles III en 1788, l'union espagnole se désintègre progressivement sous la pression des tensions nées de l'effort de modernisation absolutiste et la décrépitude de l'idéal du despote éclairé dans les esprits des élites. Charles IV est un souverain médiocre, soumis à son épouse Marie-Louise et au favori de celle-ci, Godoy, un jeune officier de la garde qui suscite des aversions inexpiables à la cour et à la ville. La politique de "cordon sanitaire" contre la Révolution Française durcit la pratique du pouvoir et frustre l'opinion publique naissante de tout moyen d'expression : tous les journaux sont abolis en février 1791. Pour les élites modernes, la sympathie envers les "idées françaises" dans la postérité des Lumières se brouille de l'exécration unanime des jacobins et de la Terreur qui ont assassiné toute légitimité du pouvoir en exécutant le roi et en se dressant contre l'Eglise catholique. Néanmoins, la rupture eset consommée entre le monarque absolu et les classes dominantes, qui autrefois collaboraient en vue de l'instauration du "bon gouvernement", et l'effondrement de l'absolutisme bourbonien en France donne des idées à ses détracteurs en Espagne.

    En 1795, du fait de sa faiblesse militaire,
La paz, de José Apariciol'Espagne est contrainte de se retirer de la première coalition européenne et se trouve prise dans une alliance "contre nature" avec la France révolutionnaire et napoléonienne, alliance qui, en dépit du titre de "Prince de la Paix" dont Godoy se pare alors, s'avère d'un coût bien plus élevé que ne l'était la lutte contre la République : en 1805, le désastre de Trafalgar fait date dans l'ébranlement de la monarchie dans ses deux piliers, de part et d'autre de l'Atlantique, car la perte de la quasi totalité de la flotte entraîne une grave crise financière. Sans communication régulière et fréquente avec les provinces d'outre-mer, la Couronne se voit privée de ses principales sources de revenus, ce qui lui inspire d'ailleurs un expédient -la ponction sur les richesses de l'Eglise- fort périlleux pour tout le système économique de l'empire hispanique, et comble de l'arbitraire du pouvoir aux yeux des opposants. Ces derniers, réformistes déçus ou absolutistes mis à l'écart, se réunissent autour du fils du roi, le prince des Asturies.


2. Invasion napoléonienne et avénement de Ferdinand VII

Sommaire de la page
    C'est alors, en mars 1808, que l'armée de l'Empire pénètre sur le territoire, licence accordée par le traité de Fontainebleau (27 octobre 1807) qu'avaient négocié un Napoléon impatient d'intégrer le Portugal au blocus continental, et un Godoy enchanté d'être fait prince d'Algarve ;  en fait, une véritable annexion de l'Espagne est fort à craindre. Les troupes de Murat marchent sur Madrid et la cour se réfugie à Aranjuez. Le 17 mars, une révolution de palais épaulée d'une émeute renverse Charles IV et Godoy, et place le prince héritier sur le trône.

    Mais Ferdinand VII inscare un espoir de changement que les circonstances et ses propres incompétences le rendent bien incapable d'assumer. Lorsqu'il fait son entrée triomphale à Madrid, Murat est déjà dans la place. Le nouveau monarque et ses parents déchus s'aventurent à invoquer l'arbitrage de Napoléon pour trancher entre leur légitimité respective. Ils sont donc convoqués, avec une assemblée de notables, à Bayonne.
Dos de Mayo, par Goya

    Le 2 mai, la population de Madrid, alarmée par l'absence de la famille royale et les manoeuvres françaises, se dresse contre Murat. Outre l'aube de la guerre d'indépendance (et le célèbre tableau de Goya), le dos de mayo signifie la prise en charge de l'intégrité de la nation par ses membres. Cette responsabilité devient incontournable lorsque
les abdications en chaîne qu'à Bayonne Napoléon obtient de la famille royale et la détention qu'il inflige à Ferdinand VII au château de Valençay greffent à la tête de la nation le faciès illégitime de son frère Joseph Bonaparte.




3. Usurpation des Bonaparte et soulèvements des pueblos espagnols>

Sommaire de la page
     A l'annonce des abdications et de la captivité de Ferdinand VII par la Gazeta de Madrid le 25 mai, les réactions spontanées des pueblos sont unanimes.Gazeta de Madrid     Alors que les autorités et une part des élites réformistes se plient à l'acte de force de Napoléon, pour la majorité de la population, le pactisme prévaut. Il s'agit du lien de vassalité personnel des sujets avec le roi et de l'attachement patriotique à une Espagne catholique, constituée par la légitimité historique héritée de la Reconquista, associant indéfectiblement religion et royauté. Ces deux concepts sont complètement opérationnels. De violentes émeutes urbaines se déclenchent un peu partout; elles proclament le rejet du traître Napoléon et de sa majesté fantoche Joseph Ier, la fidélité au roi martyr qui donnait un visage au rêve de régénération, l'armement de la population, et professent la formation de juntes, des gouvernements locaux et provisoires destinés à remplacer les administrations royales soupçonnées de collaborationnisme.


4. Les juntes péninsulaires, leurs fondements juridico-culturels et leurs prolongements politiques

Sommaire de la page

    La formation des juntes espagnoles - près d'une quinzaine en moins d'un mois - représente un épisode essentiel dans l'explosion du problème politique de la légitimité et de la souveraineté pour l'ensemble du monde hispanique. Lorsque Blanco White fonde El Español fin avril 1810, ses préoccupations comportent encore la quête d'une justification des pouvoirs révolutionnaires apparus deux ans plus tôt, et ce n'est pas sans incidences sur les mouvements américains qui s'ébauchent quelques mois plus tard : les processus et les résultats sont les mêmes que ceux des pueblos espagnols en 1808. L'éclatement sur la place publique du débat politique que ces actes inédits ont provoqué, amplement relayés par le Semanario Patriotico puis par El Español jusqu'en Amérique, a ressuscité un imaginaire pactiste naguère étouffé par l'absolutisme et désormais instrumentalisé à des fins révolutionnaires.
    En effet, la conception absolutiste, dans sa version abstraite de la relation entre les sujets et leur roi et son affirmation de la transcendance de l'origine du pouvoir au profit exclusif de ce dernier, ne fournit aucun ressort aux soulèvements. La seule issue possible contre l'annexion française, c'est la "souveraineté du peuple", ou plutôt sa version scholastique, qui de fait, l'emporte, puisque les formations de juntes sont le fait des pueblos, c'est-à-dire des vieilles communautés territoriales, et non d'une nation moderne indivise.

    Il s'agit donc de réactiver l'idée néo-thomiste de l'origine populaire de la souveraineté : le pueblo (peuple, village) est le dépositaire primitif de celle-ci, que par un acte fictif de soumission il transmet au prince, étymologiquement le premier de la cité terrestre, pacte réversible en cas de vacance du pouvoir royal et, depuis les théorisations de la Réforme et de la Contre-Réforme, en cas d'oppression despotique. Aubaine pour le discours de légitimation de ce qui peut d'ores et déjà, par son caractère inédit, insurrectionnel, populaire et anti-absolutiste, prendre le nom de Révolution Espagnole, cette conception autorise donc la constitution de gouvernements locaux, les pueblos s'identifiant aux membres de l'organisme dont on considère la tête soit éclipsée (acéphalie), soit monstrueuse (hétéroplastie bonapartiste) ; mais elle se prête aussi à celer, sous la rhétorique très traditionnelle du loyalisme monarchique et de la foi religieuse, des références plus radicales, grâce à la terminologie ambiguë des "droits des pueblos".


5. La Suprême Junte Centrale d'Espagne et des Indes

Sommaire de la page

    La fragmentation du pouvoir issue de cette réassomption de la souveraineté par les pueblos n'offre cependant pas la possibilité de diriger la guerre de façon cohérente, ni de gouverner dans l'autre Espagne, car ces nouvelles autorités sont à la fois partielles, et en ce qu'elles n'ont pas de précédent, illégales. Consciente du péril que représente cette désintégration pour l'union et l'aide de l'Amérique, et idéalement placée pour entrer au plus vite au contact de celle-ci, la Junte de Sévile dépêche instructions et émissaires dans le but de se faire reconnaître et obéir par les provinces d'outre-mer, alors que celles-ci en sont encore à célébrer, avec le même enthousiasme que leurs compatriotes péninsulaires quelques mois plus tôt, l'avènement de Ferdinand "le désiré" et les serments de fidélité.Manuel José Quintana
    Dans la péninsule elle-même, en dépit des "droit des pueblos", les improvisations juntistes ne résolvent pas la question de la représentation de la nation dont on en est venu à invoquer la souveraineté pour lutter contre les Bonaparte. Aussi, cependant que les institutions représentatives médiévales se voient ranimées dans certains royaumes, une réunion des Cortes à l'échelle de la nation étant momentanément exclue du fait de la situation militaire et des trop long délais requis, un pouvoir central se constitue le 25 septembre 1808 à Aranjuez. C'est une nouvelle improvisation, hybride d'un succédané de régence collégiale (majesté, elle gouverne à la place et au nom du roi) et d'une ébauche de représentation nationale (formée par la réunion de délégués des juntes établies par les communautés politiques). Quintana et Jovellanos en sont membres. Il y a donc au gouvernement central des libéraux et des constitutionnels historiques, mais encore d'anciens ministres absolutistes, tel son premier président, Floridablanca.Portrait de Jovellanos par Goya

    Outre qu'elle n'a aucun fondement juridique, la Junte Centrale, avec trente-six membres à son apogée, est un gouvernement boîteux. DIvisé, trop lourd état-major de la guerre d'indépendance, trop imparfaite représentation d'une nation qui reste à définir, ses pouvoirs exécutif et législatif sont compromis et controversés par tous, et en premier lieu par ses devancières dans la réassomption de la souveraineté, les juntes provinciales.
    Lucide sur ses faiblesses, la Junte accepte de soumettre à l'opinion le débat sur l'identité politique e la nation et la façon de mieux la représenter, par l'intégration en son sein de représentants des royaumes américains dont le décret du 22 janvier 1809 réglemente l'élection, et par la Consulta General de l'empire sur la convocation des Cortes, lancée le 22 mai.


6. Réactions américaines initiales

Sommaire de la page

    Dès ce moment, l'Amérique, quoiqu'elle soutienne ardemment la lutte d'Indépendance, n'est pas en reste de critiques sur les imperfections des gouvernements révolutionnaires, grâce à la tribune qui s'offre à elle avec la rédaction des instructions de ses représentants auprès de la Junte Central. Ces propos sont d'ailleurs appuyés et vraisemblablement inspirés par certaines analyses ibériques, notamment celles de Blanco dès le Semanario Patriotico, que l'on sait lu et apprécié de l'autre côté de l'Atlantique, d'abord parce qu'il fait autorité, son responsable, Quintana, se trouvant membre de la Junte, ensuite d'après des témoignages postérieurs, tels ceux de Roscio, de El Peruano ou encore du mexicain Andrés Quintana Roo. Cette phase paraît donc essentelle dans le surgissement problématique de l'égalité politique de l'Espagne et de l'Amérique, et des droits de cette dernière au sein de la monarchie, dans la suite logique du débat de la péninsule et des réponses apportées par celle-ci, souvent peu satisfaisantes aux yeux des Créoles ou au contraire, pour celles de Blanco, fortement suggestives en vue de prolongements intéressés à revendiquer leur part à la réforme de la chose publique.


7. A la recherche d'un régime représentatif pour l'ensemble de la monarchie

Sommaire de la page


    A l'heure où la Junte, début 1809, adopte bon gré mal gré une politique d' "assimilation" des provinces d'outre-mer puis promulgue le décret du 22 mai pour la convocation des Cortes, elle se trouve fortement en difficulté dans la péninsule, et sous influence. Contrainte par la prise de Madrid, à la fin de l'année précédente, à quitter Aranjuez pour Séville, son manque d'efficacité et ses velléités d'autoritarisme incriminés de toutes parts, c'est la pression de l'opinion qui lui a en réalité arraché l'annonce de la convocation des Cortes. La situation ne cesse de se détériorer tout au long de l'année. Quant à cette opinion publique qui de dauphine s'est faite reine, elle se déchire dans d'âpres controverses : "les Cortes doivent-elles représenter la nation divisée en classes, ou bien doivent-elles la représenter entière et indivisible ?" (sous-titre éloquent d'un article d'El Espectador Sevillano, "Questiones importantes sobre las Cortes", n°60-73, 82-97 et 108-114, du 30 novembre 1809 au 23 janvier 1810).

    Sur le mode de convocation et de réunion des Cortes, deux tendances s'opposent en effet, qui renvoient à des coonceptions radicalement divergentes de la nation : l'une traditionnelle et organiciste, où la nation est divisée en une multitude de corps politiques, qu'il s'agissent des communautés territoriales ou d'ordres; l'autre moderne et révolutionnaire, où la nation est une et indivisible. Dans un cas, les mandataires des groupes légiféreront pour réformer les abus et revivifier les lois fondamentales du royaume, dans la défense des intérêts de leurs mandants respectifs; dans l'autre, les représentants de la nation fonderont le nouveau pacte d'association des volontés individuelles. Tel est le débat qui enflamme alors l'Espagne.


8. Débâcle des armes et de l'autorité de la Junte Centrale

Sommaire de la page

    Le 19 novembre 1809, la défaite d'Ocaña ouvre aux armées napoléoniennes la porte de la Sierra Morena. Le 24 janvier 1810, une émeute éclate à Séville alors que la Junte s'apprête à fuir. Une nouvelle junte insurrectionnelle s'empare de la souveraineté, appelle les juntes provinciales à la désobéissance, et tente d'emprisonner les membres du gouvernement. Trois jours plus tard, ceux qui ont pu se réfugier à Cadix se trouvent confrontés à un mouvement similaire, au cours duquel le Consulat des marchands de la ville subjugue la junte locale d'observation et de défense et en fait un organe souverain.
    Cette dernière péripétie s'avère d'incidence majeure : Cadix, centre de communication, de prospérité économique et d'intérêts monopolistes, était dès auparavant un foyer de pénétration des idées modernes; dorénavant, en tant que bastion de la résistance contre Napoléon, elle se fait scène d'une puissante dramaturgie patriotique qui dynamise l'impulsion libérale. Quant à la créature du Consulat, elle est susceptible de se révéler une formidable instrument de pression, puisque les grands marchands, grâce à leur emprise sur de puissants réseaux de parentèle et de clientèle et à leur mainmise sur les principaux capitaux de l'Espagne libre, sont en mesure de manipuler la presse, la plèbe urbaine, et le gouvernement.
    De fait, les marchands gaditans tiennent bel et bien, et pour quatre ans, toutes les autorités espagnoles à leur merci, car le 5 février 1810 l'armée française met le siège devant la cité. Jusqu'à la chute de Napoléon et la réapparition de Ferdinand, la Junte Centrale moribonde, puis la Régence et les Cortes, sont confinées à l'île de Léon, en face du port, à portée des imprécations de la foule, des galerias, et des généreuses donations de la Junte de Cadix...


9. Les significations du 27 janvier de Cadix

Sommaire de la page

    Cet événement est donc capital pour toute la suite de la révolution et de la dissolution de la monarchie hispanique. Peut-être plus que tout autre date, le 27 janvier 1810 de Cadix est capital pour l'étude du discours hispanoaméricain par le fitre d'El Español.
    Premier point, ("détail" documentaire), Blanco a assisté à ces événements et s'est embarqué pour Londres dans les jours qui suivirent; sévère observateur de la vie politique de sa patrie depuis deux ans déjà, on peut se fier à lui pour avoir tiré toutes les conséquences de ces ultimes convulsions. Un indice suffisamment éloquent ne serait-il pas, justement, l'exil de ce patriote exemplaire, à ce moment précis (alors que l'acuité des invectives et diffamations à son encontre émanant des autorités et de ses adversaires politiques s'est déjà bien émoussée par leur récurrence) ? La propre plume de l'Espagnol confirme notre intuition, avec certaines tournures clairsemées parmi les très nombreuses critiques adressées par Blanco aux gouvernements péninsulaires (cf. notamment la réponse à Roscio, EE n°XVI). Toujours est-il que quelques semaines plus tard, Blanco fonde son journal londonien, écrit, selon l'expression d'André Pons, "pour et contre Cadix" : El Español s'adresse à ce pueblo qu'il savait dès son départ voué à être le siège de tous les pouvoirs métropolitains dans les mois suivants, en particulier celui des Cortes, et se propose d'exercer au mieux une mission critique afin de combattre les dérives des gouvernements et de la Junte de Cadix. Et très vite, il est amené dans cette perspective à rendre compte des soulèvements américains.
    Ces derniers ("incidence" événementielle) figurent au second point de mon raisonnement : l'agonie de la Junte Centrale à Cadix et les turbulences associées sont les nouvelles (faut-il dire ultimes ou initiales ?) qui achèvent leur traversée de l'Atlantique juste aant les prolégomènes de l'insurrection. Victime du stockage aléatoire des informations à bord des navires qui quittent les ports d'Andalousie sans considération aucune pour les grands découpages chronologiques, la nouvelle officielle de la formation du Conseil de Régence, deux jours après seulement, est absente du lot qui atteint le Rio de la Plata le 13 juin. Elastique, le temps très court des turbulences péninsulaires se tord et s'étire dans le transfert vers l'outre-mer.
La bataille de Trafalgar, par Turner
    A noter que dans ce cas précis, les aléas de communication entre la péninsule et l'Amérique ne sont pas seuls en cause. Il s'agit en fait, au-delà même d'une omission volontaire, d'une véritable censure : le gouvernement métropolitain, bien conscient que la formation d'une nouvelle autorité dans de telles circonstances conviait pour le moins à la perplexité, et quoiqu'il eût jusque là rendu à peu près honnêtement compte de la situation, interdit le dépat des navires jusqu'à la rédaction d'un manifeste suffisamment didactique, dans son intention, pour guider les réactions des provinces d'outre-mer aux récénts événements. Néanmoins, cet ordre ne suffit pas à empêcher que Buenos Ayres et Caracas soient instruites par d'autres voies, notamment britanniques.
    Dernier aspect de la démonstration, symboliquement, ce jour est riche de significations.

    Il signe la fin d'une ère de joyeux désordre de la révolution hispanique; joyeux, si l'on fait abstraction des gravures de Goya, parce que, jusqu'à l'automne 1809, la monarchie dans son ensemble est portée par un formidable enthousiasme patriotique qui s'alimentait aux succès militaires, telle l'emblématique victoire de Bailen à l'été 1808, à l'icône du roi désiré et martyr, à l'ardent loyalisme américain, à l'espoir d'une régénération de la monarchie ou d'une fondation de la nation nouvelle...
Colosse, goya, 1808Retour à un passé réinventé, avènement d'un futur rêvé, oxymorons dont on ne discerne pas plus les imperfections que les germes schismatiques tant que ce ne sont encore que métaphores vaporeuses à l'horizon, que les modalités de leur inscription dans les faits et les oppositions essentielles de leur sémantique s'exondent dans le lointain... Au cours de cette période, les mécontentements étaient restés à peu près circonscrits aux ruminations intimes des divers groupes d'intérêt et tendances politiques qui, tour à tour, se prétendaient immolés aux tergversations et à l'arbritraire du gouvernement central. Si tant est qu'on puisse parler de ruminations pour la déferlante de journaux polémiques et de pamphlets, mais c'était encore une extériorisation bien paisible en comparaison des ressacs dus à la présence physique de la foule dans les rues de Séville et de Cadix en janvier, puis dans les couloirs du palais des Cortes. Plus important encore, les insatisfactions créoles avaient été canalisées, avec plus ou moins de bonheur ou de brutalité selon les provinces.

    Enfin, le 27 janvier 1810, c'est l'avant-propos éloquent de la situation politique de la péninsule et de sa stratégie américaine. La Junte languide, décimée et réprouvée qui, deux jours après les troubles gaditans, et sous la pression des monopolistes et de l'ambassade britannique, institue une Régence, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Sa créature, Conseil de cinq membres cooptés parmi les rescapés des Centrales, ne peut donc se révéler que son spectre, chimère aux mains de la Junte de Cadix. De même, le sort des dernières volontés de la Junte, exprimées dans le second décret du 29 janvier (le premier est l'acte de création du Conseil de Régence), et le manifeste du 14 février, illustrent aussi bien l'inflation de la rhétorique et de la pratique libérales et colonialistes que la prise de pouvoir par les commerçants de Cadix à l'origine même de cette évolution - l'une et l'autre aisément devinées et blâmées par les Américains.
   Le second décret du 29 janvier annonce officiellement les modalités de réunion des Cortes. Il consacre la victoire du camp de la régénération traditionaliste sur le parti de la révolution constitutionnelle, victoire qui semblait donc exclure, à l'issue du débat sur les Cortes, la convocation des représentants des corps territoriaux sans distinction d'ordre et en assemblée unique, à plus forte raison la proclamation de la souveraineté nationale. Cette convocation s'adresse en effet aux états ; les Cortes siégeraient en deux chambres, l'une des dignidades, c'est-à-dire les prélats et les grands du royaume; l'autre "populaire" pour les représentants des corps territoriaux d'Espagne et d'Amérique. En outre, il s'agirait de procuradores, donc de mandataires des corps électeurs, et non de représentants de la nation aptes à établir un nouveau "pacte social". Le but assigné aux Cortes est d'ailleurs expressément restreint à la recherche "des moyens et recours extraordinaires qui sont nécessaires pour repousser l'ennemi, [et de ce qui] semblera propre à donner fermeté et stabilité à la constitution". La nation est donc considérée comme déjà dotée d'une constitution valide et parfaite, l'ensemble des "lois fondamentales du royaume", et il n'est pas seulement question de l'amender, uniquement de procéder aux réformes exécutives qui permettront de restaurer son application. ("Ultimo Decreto de la Suprema Junta central de España e Indias par la organizacion de las Cortes", EE, t. 1, pp. 447-452). Le glissement postérieur des Cortes vers le radicalisme s'opère donc en infraction notoire à ce décret.
   
Saturne dévorant ses enfants, Goya 1820-1823Le manifeste du 14 février, c'est le fameux document explication de l'institution de la Régence à l'intention des Américains dont les délais de composition sont à l'origine du décalage chronologique, évoqué plus haut, dans les nouvelles parvenues à ces derniers. Il a été rédigé par Quintana ; ce patriote raidcal, peu attentif, contrairement à son ami Blanco, au souci de dignité des Américains, pouvait se découvrir des affinités avec le libéralisme mercantile gaditan. Le style du lobbying gaditan et ses dénotations impérialistes sont superbement transcrits dans le manifeste, digne épigone de l'ordre royal de la Junte Centrale au sujet de l'intégration des délégués américains (le "Real Orden publicada en Sevilla en la Gazeta del Gobierno del 5 de Junio 1809"), et ses tournures sont régulièrement reprises de façon polémique par ses destinataires mêmes.  Un tel texte, précisément inspiré par le désir de sauvegarder la faible légitimité de la Régence, ce qui implique d'occulter la qualité de son véritable destinateur (à savoir la Junte de Cadix), la découvre en fait à chaque ligne. De lénitif, il se fait, dans l'autre Espagne, virose galopante de la dignité blessée. Aussi peut-on dire que le terme de l'abnégation américaine est contenu dans le 27 janvier de Cadix.


10. Conclusion : les premières fissures de l'union hispanique

Sommaire de la page

    Adoptons maintenant le regard des Américains sur cette date : bientôt, les Cortes vont se réunir "au milieu des baönettes et des bouches de canon, dans un triste recoin de la péninsule", aux côtés d'une Régence "gouvernement monstrueux né d'une fausse couche bien involontaire de la Junte Centrale fugitive, dispersée et chargée des malédictions de toute la nation". Ces mots très durs, que l'on trouve à profusion dans la littérature de l'Amérique insurgée quelques mois plus tard (en l'espèce, sous la plume du caraqueñe Barinas le 7 janvier 1811, et sous les presses de Carthagène, dans son Acte d'indépendance), s'ils ont une fonction évidente de légitimation des soulèvements autonomistes en les imputant à "l'atroce politique" de la métropole, sont très vraisemblablement déjà en germes dans les implications directes du coup de force gaditan. Du moins, seul un véritable projet de conciliation eût peut-être pu stériliser ce levain funeste, projet qu'il aurait fallu initier par un effort sincère de compréhension de l'identité politique américaine et de reconnaissance de ses droits au sein de la monarchie hispanique. Mais c'eût été là pour la péninsule un lourd sacrifice de ses besoins et priorités, prise ainsi qu'elle l'était dans l'urgence de la guerre et de la révolution, et dans la cause particulière des molieux les plus intéressés à une vision coloniale du statut des Indes de Castille. Le janvier gaditan à lui seul n'a pu rendre irréversible le processus de désintégration de l'emprire, mais il est incontestable qu'il l'a engagé de façon décisive.



Publié dans Encyclopédie

Commenter cet article

Camacho Yánez CHASSIER Lucía 23/10/2008 12:26

GRACIAS!!!!Bueno? estoy encantada, creo que por fín tengo una hebra para comenzar a hilar "mon memoire" !!!!Soy acuatoriana, quiteña, vivo en La Roche sur Yon y estoy en Master recherche d'espagnol de l'Univ de Nantes.Tengo en la cabeza hacer mi tesina con el tema del Primer Grito de la Independecia de Quito, 10 de agosto 1809; pero todavía no encuentro "LA" problématique !!!!! un casse tête !!!Voilà pour moi, sinon je n'arrive pas à trouver ton biblio... et à  Nantes il n'y a pas grand chose.... peux-tu m'aider ?Merci encore et à bientôt j'espère.Lucía

Gwendoline 18/01/2009 00:03


Hola Lucia,
Tenemos que seguir esa conversacion por e-mail.
Saludos,
Gwendoline